Annie Guillemot, maire de Bron, conseillère communautaire du Grand-Lyon, présidente du Conseil social Hlm,
Marie-Suzy Pungier, secrétaire confédérale Force Ouvrière, chargée du secteur économique et développement durable
Anton Brender, économiste à DEXIA Asset Management et professeur associé à Paris-Dauphine
Didier Lapeyronnie, sociologue, auteur du « Ghetto urbain »
Pierre Quercy, délégué général de l’Union sociale pour l’habitat
Le débat est introduit par un film évoquant la crise économique et financière qui a éclaté en septembre 2008, à l’annonce de la faillite de Lehman Brothers, ainsi que ses conséquences sur le secteur bancaire, le secteur de l’automobile, le secteur de l’immobilier, la vie sociale. Les licenciements se comptent aujourd'hui par milliers. Comment sortir de la crise ? Avec quelles valeurs ? Avec quelle volonté ?
Anton Brender rappelle que la crise financière a commencé il y a deux ans. Il lui paraît essentiel de tirer les leçons de ce qui s’est passé. Que s’est-il passé ? Une partie du monde (la Chine, les pays asiatiques, les pays de l’OPEP) a épargné des milliers de milliards de dollars. De l’autre côté, des ménages espagnols, des ménages français mais surtout des ménages américains se sont endettés pour acheter des maisons. Ce système a fonctionné au niveau planétaire sans aucune surveillance. Les transferts d’épargne entre les pays émergents (la Chine en particulier) et les Etats-Unis de l’autre ont atteint des niveaux inégalés. Par ailleurs, comme l’épargne était placée sans risque, il a fallu que les établissements financiers prennent les risques que les épargnants n’avaient pas pris. Pour Anton Brender, il n’est pas surprenait que « ce mélange explosif ait fini par exploser ». Quand le système financier explose, tout le monde en subit les conséquences.
L’Europe s’est tenue à l’écart de ces immenses transferts d’épargne : Anton Brender souligne ce point. Si le monde veut épargner, il faut que d’autres s’endettent. L’Europe a manqué, au cours des dix dernières années, l’occasion de lancer des projets dont le retour sur investissement pouvait être lent, mais qui avaient une utilité sociale forte.
Marie-Suzy Pungier souligne que, depuis trente ans, les salariés vivent dans l’incertitude, sous l’effet de la déréglementation des marchés financiers et du marché du travail. Quand la crise a éclaté, l’incertitude s’est transformée en inquiétude et en désarroi. De fait, les salariés sont touchés, directement ou indirectement, par les plans de licenciement. Elle appelle de ses vœux une répartition plus juste des bénéfices.
Pierre Quercy partage les constats qui viennent d’être dressés : la crise actuelle exacerbe des phénomènes structurels qui existent depuis trente ans. Il rappelle que les usagers du logement social subissent de plein fouet les impacts de la crise, ce qui pousse à renforcer la présence du logement social dans le paysage national.
Annie Guillemot rappelle que la crise du logement a précédé la crise financière : les maires sont confrontés au quotidien, comme les associations, à la difficulté d’aider ceux qui sont les plus éloignés du logement. Ceux qui aujourd'hui sont sans logement ne veulent pas aller habiter dans des grands ensembles (application de la loi DALO), mais ne peuvent pas non plus accéder au logement privé. Par ailleurs, la territorialisation des politiques du logement fait craindre l’exacerbation de la violence et l’assignation à résidence. Annie Guillemot plaide pour un autre système, afin de lutter contre la cassure sociale. Elle a l’impression que « les gens sont anesthésiés par ce qui se passe », interloqués par les milliards qui sont dépensés pour les banques, alors qu’eux sont abandonnés à leur sort.
Pour Anton Brender, « le capitalisme par lui-même n’amène pas de progrès social, il amène du progrès social quand on l’y oblige ». Les infrastructures doivent être entretenues, ce qui impose en permanence d’investir. On a arrêté d’investir dans le logement social (comme dans d’autres infrastructures ou d’autres institutions). Annie Guillemot constate que les normes égalitaires qui ont été mises en place après la deuxième guerre mondiale ne permettent plus de lutter contre les inégalités. Marie-Suzy Pungier considère que la financiarisation de l’économie a été un système pervers, puisqu’elle a permis de développer des fonds spéculatifs privilégiant l’investissement de court terme. Par ailleurs, les banques doivent être le noyau dur du financement de l’économie : elles ne jouent pas leur rôle quand elles restreignent le crédit aux ménages qui veulent acquérir un logement ou aux entreprises qui veulent investir. Marie-Suzy Pungier appelle à combattre ce système pour inverser la situation.
A l’invitation de Dominique Rousset, Didier Lapeyronnie évoque les mécanismes de ghettoïsation qu’il a étudiés dans le détail. La société est devenue plus inégalitaire et la crise actuelle n’a fait qu’accentuer les inégalités. Cette crise touche en premier lieu les emplois précaires (notamment les intérimaires), qui sont en priorité occupés par les habitants des quartiers défavorisés. Par conséquent, les habitants de ces quartiers ont le sentiment d’être abandonnés et nourrissent une grande méfiance vis-à-vis des institutions, dans lesquelles ils englobent les sociétés d’HLM. La crise accentue donc les phénomènes de violence. Quand les gens s’appauvrissent, ils se replient sur ce qui leur reste (genre ou race). Les premières victimes de la crise dans les quartiers populaires sont les femmes : ce sont elles qui ont le plus de difficultés en matière d’emploi et de logement.
Pierre Quercy confirme que les organismes HLM connaissent les phénomènes malheureux de ghettoïsation relatés par Didier Lapeyronnie. En effet, ils sont les derniers représentants de l’institution, avec les écoles, dans les quartiers populaires. Il rappelle qu’à Sevran, 16 gardiens, confrontés aux phénomènes de violence, ont exercé leur droit de retrait. Cette situation de violence à leur encontre est mal vécue par les personnels des organismes HLM.
Dominique Rousset propose à Annie Guillemot d’évoquer la destruction des barres HLM à Bron. Suite à la destruction d’une barre de 400 logements dans sa ville, 60 % des familles sont restées sur le quartier, 20 % sont parties et 20 % ont été relogées dans la ville. La clé du renouvellement urbain passe par la mobilité résidentielle : Annie Guillemot insiste sur ce point. Les efforts de renouvellement urbain doivent impliquer des politiques d’attribution. Quand une ville consent des efforts pour la réhabilitation urbaine, il ne faut pas continuer à concentrer. Or l’exercice du droit au logement se heurte à de nombreux refus (refus de loger dans des quartiers défavorisés). Annie Guillemot pose la question : le logement social a-t-il vocation à loger les plus pauvres ? Il faut construire ailleurs, et faire en sorte que ces constructions nouvelles soient accessibles aux plus démunis, ce qui n’est pas le cas aujourd'hui.
Anton Brender estime pour sa part que, si l’on ne s’occupe pas des infrastructures publiques, elles finissent par tomber en déshérence et elles basculent dans le privé : il faut lutter contre ce mouvement. Il met en cause l’absence de volonté politique.
Evoquant les pistes de solution, Marie-Suzy Pungier appelle les Etats à reprendre leur souveraineté et à remplir leurs obligations vis-à-vis de la population : le plein emploi, la possibilité donnée à tout le monde de se loger mieux, la santé, l’éducation. Une réforme d’ampleur doit remettre au centre des préoccupations les valeurs humaines et sociales et à mettre en place une répartition plus juste des richesses. Le G20 est-il capable de faire en sorte que l’économie soit au service de l’homme ? En l’état actuel des conclusions du G20, Marie-Suzy Pungier ne cache pas son pessimisme.
Comment actualiser les politiques du logement ? Pierre Quercy souligne que le logement social joue un rôle intégrateur et amortisseur. Il appelle de ses vœux la mise en place d’une autre politique du logement qui, aujourd'hui, fonctionne sur des bases qui datent de trente ans et qui sont dépassées. Il faut avoir plus de moyens pour construire des logements sociaux ailleurs, pour créer de la mixité sociale, pour offrir des logements abordables et pour faire rentrer dans des logements bien situés des ménages en difficultés. Par ailleurs, la rénovation urbaine a commencé dans certains quartiers à donner des résultats tangibles, mais la politique de la ville doit suivre : Pierre Quercy appelle à la relancer fortement dans les quartiers en difficulté. D’autre part, il propose d’imaginer des sortes d’opérations d’intérêt national pour les territoires les plus difficiles. Enfin, les bailleurs sociaux doivent être, à son avis, davantage présents dans les services aux populations.
Didier Lapeyronnie a une vision plus pessimiste de la situation : il n’est pas certain que les « gens des quartiers » et les « gens de Neuilly » vivent dans la même société. Reconstruire une mixité sociale lui apparaît comme une illusion. Force est de constater que, plus la société s’enrichit, plus elle ressemble à des archipels de groupes sociaux qui ne se parlent pas. En guise d’exemple, Didier Lapeyronnie souligne combien l’école est devenue un enjeu de lutte sociale féroce entre les groupes sociaux. Ceux qui défendent l’intégration républicaine ne sont-ils pas les premiers à se battre pour faire scolariser leurs enfants dans la « bonne école » ? Il conseille d’abandonner l’objectif utopique de mixité sociale et préconise de faire revenir le politique dans les quartiers populaires, de donner aux habitants des capacités d’intervention, bref de se donner des objectifs plus modestes permettant d’améliorer la situation concrètement dans les quartiers difficiles.
Annie Guillemot ne veut ni noircir la situation ni sous-estimer les difficultés. Elle reconnaît que, si des quartiers s’améliorent, certains continuent à se dégrader : dans ces quartiers, il faut tout recommencer à zéro, en y investissant des moyens conséquents. Pourquoi, dans ces quartiers, ne pas mettre un instituteur pour dix enfants ? En effet, l’école est le premier lieu de ségrégation. Pour un certain nombre de quartiers, Annie Guillemot pense qu’il faut continuer à travailler sur la mixité sociale : il faut faire en sorte que les populations les plus défavorisées puissent accéder aux logements sociaux construits dans de nouveaux quartiers.
Marie-Suzy Pungier considère que la mixité sociale, pour peu qu’elle soit entretenue par un engagement ferme de l’Etat, est un élément très fort de solidarité et de démocratie. Didier Lapeyronnie rappelle que la solidarité a été construite par les syndicats dans le monde du travail. Peut-on construire une solidarité dans un cadre urbain ? Didier Lapeyronnie constate que tel n’est pas le cas. Pour faire en sorte que les gens se sentent appartenir à la même société, il faut parvenir à une forme d’intégration politique : or les habitants de ces quartiers n’ont pas le sentiment d’être des citoyens.
Pour Pierre Quercy il ne faut pas abandonner la mixité sociale. Il s’agit d’une utopie qu’il faut garder pour permettre à ceux qui le veulent de sortir de certains quartiers. Il appelle à préciser ce qu’est la mixité sociale et à ne pas croire que la mixité sociale va régler tous les problèmes.
Pour Anton Brender, si le constat de Didier Lapeyronnie est vrai, il est impératif de redoubler d’efforts, c'est-à-dire non seulement de consacrer des moyens financiers dans la durée mais également de trouver de nouvelles façons de faire. Malheureusement, la crise actuelle se traduit par une montée du chômage, ce qui est la pire des choses pour la solidarité sociale. Aux Etats-Unis, le seul moment où un Noir qui sortait de prison trouvait du travail, c’était en 2000, parce que le chômage était en dessous de 4 %. Le fait de s’écarter du plein emploi est un élément de désintégration sociale. Dominique Rousset évoque pour finir un chiffre qui conforte les craintes et les dangers soulignés qui ont été exprimées par les intervenants : il est prévu 10 % de chômage dans l’ensemble des pays d’Europe en 2010. |