Interview 26.06.2014 Rédigé par Gabriel Henry pour l'Anru

Edouard Zambeaux : "Le pacte social se joue dans les quartiers"

Au lendemain de la Semaine nationale des Hlm, E. Zambeaux, membre du jury d’Hlm sur cour(t), et observateur privilégié des banlieues à travers l'émission "Périphéries" qu'il anime, livre son point de vue sur la question des quartiers et du renouvellement urbain dans un entretien donné à l'Anru.

Edouard Zambeaux, producteur de l’émission "Périphéries" sur France Inter © Christophe Abramowitz/Radio France

Vous vous êtes intéressé de longue date aux banlieues et à leurs habitants. Qu’est-ce qui vous a attiré vers l’étude et la couverture médiatique de ces territoires et de leurs populations ?

J'ai commencé à m’intéresser aux questions qui avaient trait à la banlieue en 1997, avec une approche un peu à la marge de l’exercice journalistique traditionnel. Je souhaitais avoir un rôle de médiateur et donner aux gens un moyen de parler d’eux-mêmes. Cela a commencé par des ateliers d’écriture avec des jeunes, puis j’ai développé des projets radiophoniques, d’abord avec Radio France International (RFI) puis avec France Inter, tout en collaborant également avec la presse écrite. Durant tout ce temps, mon diagnostic de journaliste s’est enrichi de cette expérience et j’ai décidé d’avoir une approche plus traditionnelle du sujet. J’ai donc commencé à animer une émission sur RFI, puis une autre sur France Inter, "Périphéries", qui existe depuis neuf ans déjà. Mon intérêt vient aussi du fait que je crois que c’est là que se joue l’avenir du pacte social, la capacité du pays à faire sa juste place aux populations considérées comme les plus marginalisées, les plus périphériques. Mais mon approche n’est pas réductrice et je ne veux pas faire le "magazine des quartiers", car les thématiques évoquées sont larges et transversales.

Vous êtes un témoin privilégié de la rénovation urbaine depuis ses débuts. Quelles sont, selon vous, les principales avancées qu’elle a engendrées, mais aussi ses limites ?

Incontestablement, le paysage a changé. Au-delà de ce constat, à ses débuts la mise en oeuvre de la rénovation urbaine s’est faite dans un contexte d’urgence pour les municipalités, et surtout dans une grande violence pour les habitants, qui l’ont vécu comme une dépossession. Pour moi, la question principale reste celle du champ des possibles. On a beau rénover les quartiers, change-t-on les perspectives de leurs habitants? La rénovation urbaine, c’est un processus lent par essence, à qui l’on demande des résultats rapides. Ces résultats, on les obtient par des actes symboliques, en l’occurrence des démolitions. Mais c’est à plus long terme que l’on pourra juger si les habitants ont retrouvé confiance et si la rénovation urbaine a bien été un outil de cohésion sociale.

Au vu des dix années passées, quels sont les domaines ou les territoires sur lesquels les interventions de l’État et de ses partenaires devraient à présent particulièrement porter ?

Marseille me semble être l’urgence absolue. La fracture sociale y est énorme, les questions d’enclavement, d’accès à l’emploi, de dégradation des copropriétés y sont très prégnantes. Marseille cristallise ces questions, qui restent des enjeux forts pour l’avenir de la rénovation urbaine. Mais il y a bien sûr des problèmes similaires ailleurs. Et là où la rénovation urbaine s’est arrêtée d’un côté du trottoir, les écarts se sont parfois creusés, car ce n’était pas toujours mieux de l’autre côté de la rue et maintenant ça se voit davantage. L’Outre-mer semble également porter ses propres enjeux et ses propres problématiques. Mais de manière générale, quel que soit le territoire, cela dépasse le simple cadre du bâti. Il y a aussi des territoires symboliques d’une certaine réussite. La métropole du Grand Lyon en est un exemple. Je ne pense pas qu’il faille privilégier un type d’intervention plutôt qu’un autre. Toutes les questions de la rénovation urbaine sont primordiales et elles doivent être abordées de front, pour que soient recréées les conditions du pacte social.

Que pensez-vous de l’objectif réaffirmé d’impliquer davantage les habitants dans les processus de renouvellement urbain ?

Il était temps ! Cependant il ne s’agit pas non plus de tomber dans l’excès inverse et de faire valider en agora plénière chaque décision ou chaque processus. Ce serait l’organisation de la paralysie. C’est là toute la difficulté, il faut être à la fois efficace et démocrate. C’est d’autant plus difficile dans les situations d’urgence. Il faut faire attention à ce que les habitants ne soient pas des "handicapés de la citoyenneté". Il faut leur donner les clés de compréhension et de contre-expertise. Sinon, on en arrive forcément à de la frustration. Je pense que l’Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine) a l’envergure et le réseau pour permettre la mise en place d’un vrai laboratoire de la démocratie locale. En donnant aux gens les moyens d’acquérir des connaissances et de gagner en compétences, ils pourront faire des propositions plus constructives et réalistes. Ça pourrait être les prémices de la reconstitution d’un tissu de la démocratie locale.

Dès le départ, l’un des principaux objectifs de la rénovation urbaine était la mixité sociale. Pierre Sallenave (directeur général de l'Anru) l’a récemment réaffirmé à votre micro. Que pensez-vous de cette ambition et du consensus que semble faire cette notion ?

La mixité sociale est une belle utopie. Toutefois elle ne fait pas toujours consensus. Certains l’appellent aussi gentrification, d’autres encore sont contre dans une logique de conservation. Le problème, c’est qu’on a toujours envie d’une mixité avec des plus riches et des plus éduqués que soi, parce que l’on pense que cela va élargir le champs des possibles, mais combien sont prêts à accepter de le faire avec des plus modestes ? La mixité sociale revient à faire une politique dirigiste en termes de logement. Au-delà de ça, cette notion pose la question de la mixité tout court. La rénovation urbaine doit aussi servir à enrayer les contraintes et à lutter contre les discours tels que "je ne peux pas habiter ailleurs", et à l’inverse, "je n’irai là-bas sous aucun prétexte". Le vrai enjeu, c’est que ces quartiers arrêtent de "faire un destin", et que leurs habitants puissent nourrir les mêmes rêves que les autres.

La rénovation urbaine a-t-elle contribué à modifier le traitement médiatique des banlieues ?

La rénovation urbaine a permis d’avoir une autre porte d’entrée sur les quartiers populaires. Pour autant, je ne sais pas si elle a vraiment changé le traitement médiatique dont ils font l’objet. Le problème, c’est qu’au lieu de traiter les enjeux, les médias sont bien souvent dans l’anecdote, voire dans le fait divers. Les quartiers sont ainsi pris dans un fort mouvement de balancier. A partir d’un fait divers, on va monter les choses en épingle et nous expliquer que la banlieue, c’est dangereux. Puis, les journalistes ayant mauvaise conscience, viendront les contre exemples où l’on vous expliquera qu’en fait, la banlieue c’est merveilleux. Mais ce n’est ni l’un ni l’autre ! Cette dérive journalistique est vraie pour beaucoup d’autres sujets. Les banlieues sont un sujet complexe, qui fait fantasmer, et malheureusement le journalisme d’aujourd’hui a peu de place pour la complexité.

 

Propos recueillis par Gabriel Henry. Cet article est initialement paru dans le n°13 du magazine Rénovation urbaine de juin-juillet 2014. Retrouvez l’intégralité du numéro sur le site de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine : http://www.anru.fr/