Image 09.10.2015

Huit idées reçues sur les cités

Les grands ensembles souffrent souvent d’une mauvaise réputation. Mais celle-ci est-elle justifiée ?

Libération revient en détail et en images sur huit idées reçues.

  1. Les grands ensembles n’étaient pas une aberration, ils répondaient à des besoins

Face à l’arrivée massive en ville de populations de l’exode rural, de rapatriés d’Algérie ou de travailleurs immigrés dont avait besoin l’industrie, les grands ensembles ont été une solution à la crise urbaine qui couvait dans la France des Trente Glorieuses. Or, au début des années 1950, l’Hexagone compte à peine 12,7 millions de logements. De plus, ceux-ci étaient peu spacieux et sans commodités (1,1 pièce en moyenne, 90 % des logements sans douche ni baignoire, 73 % sans WC, 42 % sans eau courante).

Entre 1954 et 1970, près de 5,7 millions de logements seront construits, sans que l’on ne connaisse la part précise des grands ensembles dans ce total. Mais on sait qu’à elles seules, les zones à urbaniser en priorité (ZUP), faites de tours et de barres, ont produit plus de 800 000 logements pendant cette période.

  1. Parmi les barres ou les tours, il y a aussi des logements privés

Les immeubles caractérisés par une architecture horizontale (les barres) ou verticale (les tours) "sont systématiquement assimilés à de l’habitat social, surtout lorsqu’ils sont en mauvais état, déplore un responsable de l’Union sociale pour l’habitat. C’est une idée reçue qui a vraiment la vie dure." En réalité, ces constructions témoignent davantage d’une architecture typique des Trente Glorieuses que d’un statut d’occupation.

Sur les 5,7 millions de logements construits dans les années 1954-1970, seul 1,8 million sont des Hlm. Le reste est constitué de logements en accession à la propriété ou du parc locatif privé. Des quartiers de tours et de barres surgissent dans toutes les villes et pour tous types de logements, sociaux ou privés (exemple : à Paris les tours entre la place d’Italie et la porte de Choisy ou dans les Yvelines à Parly 2, à cheval sur les villes du Chesnay et de Rocquencourt).

  1. Les tours ou barres dégradées à l'heure actuelle ne sont pas forcément des Hlm

Aujourd’hui, les grands ensembles dégradés sont surtout des copropriétés (ex : Grigny 2 en Essonne) car l’intervention publique dans ces immeubles parfois à la dérive se révèle juridiquement très complexe et coûteuse.

La plupart des grands ensembles de Hlm ont fait, quant à eux, l’objet de lourdes opérations de réhabilitation depuis le lancement du Plan national de rénovation urbaine (PNRU) en 2003 par Jean-Louis Borloo, alors ministre de la Ville, et la restauration en profondeur de plus de 500 quartiers par l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (l’ANRU). En dix ans, ce sont plus de 110 000 logements Hlm vétustes (souvent des tours et des barres) qui ont été démolis et remplacés par des immeubles de petite taille.

  1. Les constructions de l’époque ont permis de faire progresser l’architecture

Le PNRU, critiqué pour son parti pris pro-démolition, ne prévoit au maximum que 200 000 démolitions sur un parc Hlm de 4,5 millions de logements. Preuve que l’habitat de cette époque, généreux en lumière, en espace habitable, offrant un confort d’occupation reconnu (plans d’appartement rationnels, bien conçus, sans défaut, sans pièces en enfilade…) et tous les équipements modernes, a toute sa place dans nos vies et dans nos villes.

La complexité des architectures de la croissance, longtemps ignorée, suscite aujourd’hui de l’intérêt. Même si certains programmes immobiliers construits à la va-vite pendant les Trente Glorieuses sont synonymes d’une certaine médiocrité, l’innovation stylistique et constructive de l’époque est incontestable.

  1. Il est encore possible de construire à grande échelle mais de manière différente

S’il va de soi qu’on fait davantage d’économies d’échelle sur 2 000 logements que sur 200, ce qui est dépassé en revanche, c’est de construire ces grands ensembles sans commerces, sans services et sans transports collectifs, comme ce fut le cas par le passé dans la plupart des opérations menées.

  1. L'esthétisme de nombreux bâtiments est évident

S’il est vrai que certaines rénovations ont été faites en dépit du bon sens, aujourd’hui, les qualités de ces bâtiments, souvent dues à de grands architectes comme Fernand Pouillon, Jacques Henri-Labourdette, Emile Aillaud ou Georges Candilis, sont évidentes et certains bâtiments sont même parfois protégés.

  1. Ces grands ensembles ne sont pas trop denses, au contraire...

Les barres ou les tours semblent bétonnées à l’excès. Pourtant, si les grands ensembles ont un problème, c’est précisément de ne pas être assez "denses", autrement dit de ne pas avoir assez de mètres carrés construits sur chaque mètre carré de sol.

Par exemple, dans le Paris haussmannien du XIXe siècle, sur chaque mètre carré de terrain, on a empilé 4,5 mètres carrés bâtis. Dans le grand ensemble de La Courneuve, ce chiffre tombe à 0,3.

Les immeubles s’étalent donc sur des hectares d’espace. Mais ces zones souffrent du préjugé défavorable d’une trop importante densité, sans même en avoir les avantages (commerces de pied d’immeuble, promenades le long des façades, animation de la rue…).

  1. Les constructions de ces ensembles ne sont pas de mauvaise qualité

Les immeubles poussent vite mais pas forcément mal. En termes de qualité, les pires constructions ne sont pas toujours les plus anciennes. Dans les années 1950 et 1960, les architectes utilisaient parfois la pierre de taille (exemple à Sarcelles, à la résidence du parc de Meudon, à la résidence Buffalo à Montrouge, ou encore au Point-du-Jour à Boulogne-Billancourt). Nombre de ces immeubles, quand ils ont été bien entretenus, ont pour seul problème aujourd’hui d’être des passoires thermiques. Mais c’est vrai de tout le bâti ancien.

Il y a eu des ensembles de moins bonne construction dans les années 1970 et 1980 mais avec les villes nouvelles, les architectes pensent déjà à la question du logement collectif d’une autre manière (ex : dès 1971, les "immeubles Kalouguine", à Angers).

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