Georges Cochon, "sauveur des gueux"

L’exposition "Toit & Moi" a fermé ses portes en mai dernier, après avoir accueilli plus de 6 000 visiteurs. Parmi eux, un comédien, Bernard Jousset, l’a parcourue avec émotion. Georges Cochon, secrétaire général puis président du syndicat des locataires, n’est autre que son grand-père. Portrait.

100e arrestation de Cochon, venant en aide à une famille en difficulté. Photo de presse, Paris 1939.

En 1910, est créée l’Union Syndicale des Locataires Ouvriers et Employés. Des sections naissent dans presque tous les arrondissements de Paris et plus de vingt communes de banlieue. L’Union exige l’assainissement des logements insalubres par les propriétaires, l’insaisissabilité du mobilier des ouvriers, le paiement du loyer à terme échu, la taxation des loyers et la suppression du « denier à dieu » au concierge. Georges Cochon en est le secrétaire général. 

Ennemi juré du « Vautour »*, terreur du « Pipelet »*, il s’attaque aussi aux biens de l’Etat, de la haute finance ou du clergé. Entre 1911 et 1914, il va faire beaucoup de bruit par des « coups médiatiques » d’une audace peu commune (voir encadré).

Adulé puis oublié

En quelques mois, Cochon devient un véritable héros pour le petit peuple de Paris qui le surnomme « Notre Sauveur, à nous les gueux ». Avec un humour inédit dans le mouvement ouvrier français, Georges Cochon réussit à sensibiliser l’opinion publique et à mobiliser la classe politique pour s’attaquer aux conditions effroyables de logement de la classe ouvrière.

Son histoire, après la Grande Guerre, est tombée dans l’oubli. Et pourtant, il continue à militer jusqu’à sa mort en 1959. Il préside une association « Le Syndicat des Locataires » et publie pendant des années un journal, « Le Raffut », où il dénonce avec un humour ravageur, certains politiciens, les entreprises ou les propriétaires indélicats, à la manière du « Canard Enchaîné »… mais il s’agit là, non pas d’un vulgaire volatile, mais bien d’un Cochon.   

Patrick Kamoun, conseiller à l’Union sociale pour l’habitat.

Le Syndicat des locataires de Georges Cochon manifeste, il tente d'installer, en plein jardin des Tuileries, une famille de 10 personnes expulsée de son logis. Le Petit Journal, supplément illustré, 11 février 1912. Document original, dessin couleur pleine page.

A six heures du matin, le 28 janvier 1912, par un froid glacial, deux voitures à bras traînées par quatre solides charpentiers, Habert, Mazet, Rivère et Front,  pénètrent aux Tuileries par l’allée centrale. L’une des charrettes est chargée de meubles, l’autre de planches. L’agent en faction laisse passer. Il croit qu’il s’agit d’ouvriers de la ville, venant effectuer quelques travaux. Mais le cortège qui suit peu après l’inquiète vivement. Escortée d’une dizaine de membres du syndicat des locataires et de quelques élus, la famille Husson est là, au grand complet, les deux plus jeunes enfants au bras de leurs parents.

En treize minutes, dans l’allée où se tient d’ordinaire le charmeur d’oiseaux, face au Carrousel, nos compagnons ont bâti une bicoque sur laquelle on peut lire une grande pancarte : Maison avec Jardin offerts par l’Union Syndicale des Locataires et le Syndicat du Bâtiment, à une famille de 10 personnes sans logis, chassée par les propriétaires parisiens, abandonnée par l’Assistance Publique.

La police intervient au moment même où Cochon essaie d’y introduire le poêle. Le Petit Journal a été convoqué. Le dessinateur de l’Illustration croque sur sa planche à dessin la scène qu’il va immortaliser. Il y a là également les reporters du Temps, de la Bataille Syndicaliste et de l’Humanité. “Maison avec jardin” reprend la presse avec délectation... et pas n’importe lequel, un jardin de rois: celui des Tuileries.

La police, tant bien que mal, démonte avec précipitation et grande maladresse la baraque, et charge les voitures à bras. Les agents se transforment en déménageurs sous l’œil goguenard des compagnons de la cloche de bois. Tout ce beau cortège est conduit au poste du 1er arrondissement.

Mais la police n’est pas sans cœur. On installe Madame Husson près du poêle, et on distribue du lait chaud aux enfants. A 9 heures, tout le monde est relâché, sans la moindre contravention. Après quelques tractations et l’intervention d’un Conseiller Municipal, une solution provisoire est trouvée.

* Le logement ouvrier au XIXème siècle est marqué par deux images emblématiques : le propriétaire et le portier ou concierge. Pour les “Locatos” ce sont des tyrans, des ennemis de classe. Monsieur Vautour, personnage créé par Désaugiers, chansonnier et vaudevilliste, apparaît en 1805, dans l’une de ses pièces, “Monsieur Vautour ou le propriétaire sous le scellé”. L’oeuvre de Désaugiers fut vite oubliée, mais monsieur Vautour restera jusqu’en 1939 le symbole du propriétaire.
Autre personnage, et non des moindres, le “cruel Monsieur Pipelet”, créé par Eugène Sue en 1842 dans “Les Mystères de Paris”, âme damnée du “proprio”, chargé de recueillir le terme, payable par trimestre. Il va faire, souvent injustement, l’objet de la vindicte populaire.