Élections 06.04.2012

"La question du logement révèle le sentiment de dégradation du pouvoir d’achat"

Comment le thème du logement est-il devenu un sujet central de la campagne présidentielle 2012 ? Les réponses de Pascal Perrineau, professeur des Universités à Sciences Po, directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF).

Crédit Photo CEVIPOF - Sciences Po

Comment et pourquoi le thème du logement s’est-il invité dans la campagne électorale ?

La question du logement a surgi dans la campagne électorale à partir d’une revendication de la société civile et militante qui a été largement médiatisée, le 10 janvier 2012 (annonce de la "vraie-fausse" candidature d’Eric Cantona pour le compte de la Fondation Abbé Pierre, NDLR). Elle a ensuite été traduite et reprise, c’est-à-dire inscrite à l’agenda politique, par le personnel politique devenant ainsi un thème de la campagne électorale. Elle s’est alors hissée parmi les dix thèmes principaux de la campagne et s’y est maintenue parce que la campagne s’est focalisée sur les questions d’économie personnelle et de pouvoir d’achat. Dans cette campagne électorale, la question du logement a pour rôle de révéler le sentiment de la dégradation et de perte du pouvoir d’achat. Ce thème objective la qualité de vie et sa dégradation, réelle, ressentie ou supposée.

Quelles sont, dans la thématique du logement, les sujets principaux de préoccupation des Français ?

Le contexte qui se dessine est celui d’un fond de campagne non plus dominé par les questions de dettes publiques et de crise de l’euro comme à la fin de l’année 2011 mais par les enjeux de l’emploi et du pouvoir d’achat. Or la question du logement joue un double rôle vis-à-vis de ces deux enjeux. Elle peut d’abord être une condition de l’accès à l’emploi. Elle est ensuite le premier poste de dépenses de nombreux ménages, elle révèle ainsi le sentiment de dégradation du pouvoir d’achat, que ce soit en location ou en accession à la propriété.
Plus largement, la thématique du logement évoque une préoccupation qui est celle d’une demande de protection adressée aux responsables politiques : protection de l’État-providence (par le biais du logement social), protection contre l’exclusion et le risque de déclassement social (par le moyen du logement social), protection contre la dérégulation financière, protection contre les effets d’une mondialisation incontrôlable. Ces sujets principaux montrent que la thématique du logement objective la dégradation de la qualité de vie.

Les attentes des Français en matière de logement et de logement social sont-elles bien prises en compte dans les discours politiques des candidats ?

Différentes enquêtes récentes montrent que la question du logement est considérée par les personnes interrogées comme n’étant pas suffisamment prise en compte pendant la campagne électorale. Ainsi l’enquête d’IPSOS Logica Business Consulting, réalisée entre les 2 et 3 mars 2012, expose-t-elle que certains enjeux seraient trop traités et d’autres laissés de côté pendant la campagne.
Quid du logement ? Seulement 4 % des personnes interrogées estiment que l’on parle trop de cet enjeu. On peut inversement établir la hiérarchie des thèmes qui sont considérés comme insuffisamment évoqués, le trio de tête est constitué de la justice (68 % des témoins estiment qu’on n’en parle pas assez), des retraites (73 %) et du logement (73 %).

Le décalage entre la demande sociale et l’offre politique telle qu’elle est appréhendée par les personnes interrogées rend explicite une certaine frustration en matière de logement vis-à-vis des discours politiques et programmes électoraux. Le temps et la surface d’exposition accordés à la question du logement sont réduits par la concurrence d’autres enjeux et par les urgences liées à l’actualité. Cette frustration participe de la déception ressentie contre la campagne telle qu’elle se déroule jusqu’à présent, ainsi que plusieurs enquêtes d’opinion l’ont souligné. L’enquête de mars 2012 d’IPSOS Logica Business Consulting mesure aussi l’intérêt pour la campagne. 34 % des personnes interrogées la jugent intéressante (dont 6 % qui la jugent très intéressante), 65 % ne l’estiment pas intéressante (dont 30%, pas du tout intéressante). Nous pouvons ainsi avancer que plus qu’un décalage entre l’offre politique et la demande sociale, s’agissant de la question du logement pendant cette campagne électorale, nous constatons un rendez-vous pour le moment manqué.

4/ Comment percevez-vous les propositions de l’Union sociale pour l'habitat vis-à-vis des préoccupations des Français ?

Les 10 propositions de l’Union sociale pour l'habitat répondent aux préoccupations des Français pour deux raisons. Nos enquêtes confirment que les Français adressent vis-à-vis des responsables une demande croissante de proximité et de protection. Les éditions du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF montrent que les acteurs de terrain et les élus locaux sont ceux qui bénéficient d’une plus grande confiance que les autres ou plus précisément d’une moindre défiance. Acteur de terrain, l’Union traduit au mieux la demande sociale en étant au plus près des locataires avec leurs doléances et leurs espoirs. La demande de protection, comme on l’a dit précédemment, est celle adressée contre le déclassement social ou l’exclusion, la pauvreté ou la dégradation de la qualité de vie. Or, le logement social est plus que symbolique de cette protection, il en est la matérialisation. On peut bien sûr soulever la question du nombre de logements sociaux de qualité nécessaires, ou bien faire remarquer le besoin d’une amélioration des parcours résidentiels. Les propositions de l’Union sociale pour l'habitat, en insistant sur la vocation de garantir l’accueil de tous ceux qui peinent, en raison de leurs revenus, à se loger dans les conditions du marché, ne font pas l’économie de ces objections et répondent clairement à cette demande de protection.

Les propositions de l’Union sociale pour l'habitat peuvent donc être perçues comme une exigence en matière de politiques publiques pour répondre à la demande sociale de proximité et de protection. En traduisant cette demande sociale grandissante, elles se situent dans le sens des préoccupations des Français.