02.01.2013

Une diversité de parcours incroyables en Hlm

Spécialisé dans l’étude des univers domestiques dans les grands ensembles Hlm, l’anthropologue Denis La Mache nous explique sa démarche et son travail de terrain.

Denis La Mache DR

Pourquoi vous êtes-vous intéressé spécifiquement aux ensembles Hlm ?

Les grands ensembles ne sont pas fondamentalement différents d’autres lieux mais ils offrent une diversité incroyable de parcours et de modes de vie variés dans un même endroit. Ils font cohabiter aussi bien des ouvriers installés sur le long terme que de jeunes ménages qui sont ici de passage en attendant de devenir propriétaires en zone pavillonnaire, dans une logique d’ascension. On observe donc dans ces lieux une proximité physique entre des habitants aux trajectoires très hétérogènes. Cette situation aboutit à une forte « mise à distance sociale » entre les habitants, qui se traduit pour chacun par la fabrication d’un espace privatif bien différent de celui du voisinage.

Pourquoi parlez-vous de l’« art » d’habiter un grand ensemble ?

Il s’agit pour moi d’un art au sens strict du terme. Habiter dans un logement amène un ensemble dispersé de gestes, d’actions et de représentations qui visent à faire de l’ordre et du beau. C’est donc une véritable « fabrication » propre à chaque habitant.

Comment s’effectue votre travail ?

Naturellement, j’observe et j’échange beaucoup avec les habitants sur le terrain. Pour  « L’art d’habiter un grand ensemble Hlm »,  mon enquête a duré plus d’un an dans un quartier de Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire). Selon un principe d’échantillonnage par quota, j’effectue des entrevues régulières avec plusieurs habitants. Je visite leurs appartements et je les interroge sur leurs parcours résidentiels, leur vie au quotidien. Pour étudier leur rapport au quartier, j’analyse par exemple l’ensemble des endroits dans lesquels ils se sont rendus sur des périodes de temps déterminées, où ils font leurs courses, où ils se détendent…

Quels rapports entretiennent les habitants à leur lieu de vie ?

Celui-ci peut être radicalement différent selon le projet de chacun. L’appropriation ou le rejet d’un lieu traduit un discours sur soi-même. C’est la résultante d’une « stratégie » des habitants. Pour dire vite, car la réalité est extrêmement complexe, disons que ceux qui se projettent dans le long terme préservent bien mieux leur espace de vie. Qu’il s’agisse de l’intérieur de leur habitation comme des parties donnant sur l’extérieur (balcons, fenêtres…), ils sont plus soucieux de l’image qu’ils renvoient. Vis-à-vis des autres habitants, ils se placent dans une logique d’évitement du « procès réciproque » qui les invite à ne pas transgresser les usages prévus. Par ailleurs, l’optique d’une accession sociale à la propriété entraîne une forte inventivité dans l’appropriation des lieux. Cela s’observe concrètement au travers de pratiques comme le bricolage, qui traduisent une transformation rêvée du logement par l’habitant.

À l’inverse, les habitants conscients d’être de passage dans le quartier, portent plus volontiers une attention minimale à la préservation de la vie domestique. Leurs comportements traduisent l’idée qu’ils ne se sentent « pas d’ici » et qu’ils n’ont pas la volonté de s’y installer. Les nombreux étudiants de passage dans les quartiers où j’ai travaillé n’entretiennent par exemple pas leurs balcons extérieurs, à la différence d’autres habitants.

Comprendre un lieu passe donc essentiellement par la connaissance des parcours de vie et des projets de ses habitants.

Existe-t-il un quartier rêvé pour les habitants ?

Mes échanges avec les habitants m’ont appris que chacun fantasme son propre quartier idéal, selon sa trajectoire personnelle. Il n’y a donc très peu de consensus en la matière.