Point de vue 01.08.2013

"Devenir propriétaire fait de moins en moins rêver"

L'impact croissant du logement sur le pouvoir d'achat des ménages redéfinit leurs priorités en matière de consommation, et leurs aspirations. Ils ne sont plus prêts à tout sacrifier pour devenir propriétaire, analyse Régis Bigot, directeur du département Conditions de vie et aspirations du Crédoc.

Crédits photo Crédoc

Quel est l’impact des dépenses de logement sur le pouvoir d’achat des consommateurs ?

L’impact est significatif et de plus en plus préoccupant pour les familles. Non seulement parce que le logement représente le premier poste de dépense des ménages, mais aussi parce que la hausse des prix de l’immobilier est continue, et déconnectée de l’évolution des salaires. Les revenus des ménages augmentent, certes, mais une part de plus en plus importante de ces revenus est captée par le logement. Les études montrent que plus le taux d’effort (1) est important, plus les dépenses courantes sont réduites (voir le graphique ci-dessous). Concrètement, les consommateurs réduisent leurs dépenses pour les loisirs, les vacances ou la culture.

Mais, on assiste également à des phénomènes plus graves : d’une part, l’augmentation de la précarité énergétique des foyers, avec des familles qui préfèrent "se chauffer moins" pour réduire leurs factures ; d’autre part, une plus grande attention portée au budget alimentation ; ou encore un renoncement croissant aux soins de la part des Français, qui reportent les soins les plus coûteux à plus tard.

La hausse des dépenses de logement impacte-t-elle tous les consommateurs de la même manière ?

Entre 1996 et 2011, les loyers ont été multipliés par 1,6 et le prix des logements anciens par 2,5. Selon que l’on est locataire ou propriétaire, la situation est donc très différente. Paradoxalement, alors que la hausse des loyers a été plus modérée, c’est le pouvoir d’achat des locataires qui a été le plus impacté. En effet, depuis 30 ans, l’accession à la propriété concerne de plus en plus des personnes plus âgées et plus aisées. A contrario, les plus jeunes et les moins aisés grossissent les rangs des locataires. Une fracture sociale entre locataires et propriétaires se dessine, marquée par une paupérisation des locataires. Par ailleurs, on relève plus de frustrations de la part des habitants en zone urbaine par rapport aux zones rurales, du fait de la plus forte tension des marchés immobiliers urbains denses, même si la hausse des coûts est générale sur le territoire.

Le logement social, caractérisé par des loyers modérés, préserve-t-il le pouvoir d’achat des locataires Hlm ?

Le taux d'effort moyen augmente aussi chez les locataires du parc social. Mais bien plus modérément que chez les locataires du parc privé. Les Hlm, en modérant la hausse des loyers et des charges locatives, joue un rôle d’amortisseur social évident face à la crise du pouvoir d’achat. Nous avons d’ailleurs un projet d’étude, au Crédoc, qui consisterait à mesurer précisément le rôle de bouclier que joue le logement social face à la crise du pouvoir d’achat.

Dans ce contexte, devenir propriétaire fait-il encore rêver les consommateurs ?

Cela ne représente plus un idéal aussi puissant que par le passé. Pour les classes modestes, mais aussi pour les classes moyennes, qui rencontrent des difficultés à accéder à la propriété, devenir propriétaire n’est plus un rêve qui justifie que l’on sacrifie sa qualité de vie, ses dépenses de santé, d’alimentation, etc. Les consommateurs se demandent comment, avec le même niveau de vie, améliorer leur qualité de vie. Les Hlm, abordables, peuvent dans ce contexte représenter une solution de plus en plus attractive, y compris pour les ménages intermédiaires, parce qu’ils offrent une réponse quantitative et qualitative. Etre locataire, en parallèle, revêt de nouveaux attraits. C’est bénéficier d’une certaine souplesse : changer de logement quand on change d’emploi, lors du départ des enfants, d’un passage à la retraite, ou d’un divorce (voir graphique ci-dessous).

(1) Le taux d’effort est la part des revenus consacrée aux dépenses de logement.

Pour aller plus loin : "Propriétaires, locataires : une nouvelle ligne de fracture sociale" (mars 2012) et "Les dommage collatéraux de la crise du logement sur les conditions de vie de la population" (décembre 2011)