Quand "un ovni survole le concours de films Hlm sur cour(t)"

Le Forum des Images a accueilli ce 16 juin la 3e édition du festival "Hlm sur cour(t)", initié par l’Union sociale pour l’habitat avec une rétrospective dédiée aux quartiers de grands ensembles et la projection de trois courts-métrages, dont un véritable "ovni" : "Gagarine".

Sur le site de Presse & Cité, Erwan Ruty qui est le membre fondateur de cette association, revient avec enthousiasme sur le palmarès de ce jeune concours qui a déjà donné à voir quelques perles lors des précédentes éditions.

"Proposer un regard libre, bienveillant et original sur le logement social et les histoires qu’il habite", tel est l’objectif de ce concours qui essaie de créer un autre imaginaire sur les Hlm. C’est d’ailleurs par un voyage dans cet imaginaire cinématographique qu’Hervé Bougon, responsable du festival Ville et cinéma, a introduit cette soirée, glissant du générique d’un classique comme Mélodie en sous-sol (Verneuil), au magnifique documentaire Chronique d’une banlieue ordinaire (Dominique Cabrera - 1992) pour nous faire saisir comment émerge, en raison du contexte social, un genre "film de banlieue" au tournant des années 1980 (La haine, Raï, Ma cité va craquer, l’Esquive ou Banlieue 13…), reléguant ainsi au loin la vision bucolique de Casque d’or (Becker), le romantique sur fond de nouvelles barres Hlm Terrain vague (Carné – 1960), ou les contestataires Elle court, elle court, la banlieue (Pirès – 1973) et 2-3 choses que je sais d’elle (Godard – 1967).

Jean-Louis Dumont, président de l’Union sociale pour l’habitat, précise : "Il faut d’abord penser à la vie des gens avant de penser au bâtiment (…) On veut magnifier les personnes". Un message repris par Frédéric Paul, délégué général de l’Union sociale pour l’habitat : "Nous sommes en train de sortir d’une culpabilité qu’on nous a collée sur la construction de grands ensembles, grâce notamment à la rénovation urbaine. Il ne faut pas cacher cette histoire : il y a de la création, de la richesse…"

Cette année, le festival a encore connu quelques beaux moments avec un jury présidé par Audrey Estrougo (auteure et réalisatrice de Regarde-moi notamment) et trois films avec des acteurs remarquables.

D’abord le trop rare Frédéric Chau, dans Feuilles de Printemps, film de Stéphane Ly-Cuong. "Mes parents sont arrivés en France au tout début des années 1960, témoigne le réalisateur du film Stéphane Ly-Cuong ; ils ont d’abord été dans un tout petit village de l’Allier, puis dans un Hlm avec plus de confort, plus de mixité, et un contact plus frontal avec la société française".

Dans La nuit, tous les chats sont roses, Loïc Corbery, de la Comédie française, tient le rôle d’un travesti qui, l’espace d’une nuit, enfermé dans la chambre d’une adolescente mal dans sa peau, permet à celle-ci de gagner en confiance. Huis clos très doux et très poétique sur le regard, l’identité ou comment devenir soi-même. Cette œuvre, dont le réalisateur Guillaume Renusson souhaitait éviter un discours trop didactique sur "les problématiques sociales et culturelles", fera la première partie du dernier film de François Ozon au festival de Sacramento.

Mais la surprise vient d’un véritable ovni tourné en un temps record par Fanny Liatard et Jérémy Trouilh pourtant néophytes en terme de réalisation : Gagarine.

Dans ce film, un jeune Youri du XXe siècle (incarné par Idrissa Diabaté déjà croisé dans Bande de filles de Céline Sciamma) est un garçon rêveur dont l’identité est marquée à jamais par la visite du vrai Youri Gagarine dans la cité du même nom, à Ivry, en 1963, ce qui le démarque totalement de l’atmosphère de la cité de laquelle il ne veut pas être arraché (par sa démolition, réellement prévue en 2018). Réel et fiction sont très habilement mêlés pour ce voyage onirique dans les rêves d’un adolescent. Idées de cadrages et plans insolites, couleurs et ambiances visuelles ou sonores exhalent cette rêverie avec une maîtrise inouïe, propulsée par une musique originale qui fait littéralement décoller ce film très ambitieux mais avec une réalisation très clairement à la hauteur.

Audrey Estrougo explique pourquoi le jury a été unanime à attribuer le premier prix à ce film : "Ce film nous a touchés pour sa poésie, il a des idées très singulières. Et puis j’ai grandi en banlieue ; ça fait extrêmement plaisir de montrer enfin des jeunes noirs qui ne veulent pas être que footballeurs, rappeurs ou poser des bombes".

Un ovni qui fait incarner un bâtiment ordinaire dans la peau de ses personnages jusqu’à le rendre totalement extraordinaire. "Quand la poésie transcende le quotidien, tout devient alors possible. C’est ce qu’on aimerait voir plus souvent dans le cinéma dédié aux banlieues."

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