Recherche 09.12.2015

"Qui rêve du logement social ?" : interview de Pascale Dietrich-Ragon

Pascale Dietrich-Ragon est lauréate du prix 2015 de l’article scientifique sur l’habitat social attribué par l’Union sociale pour l’habitat et le Groupe Caisse des Dépôts, pour son article "Qui rêve du logement social ?", paru dans la revue Sociologie en 2013.

Pascale Dietrich-Ragon, Stéphane Dambrine et Odile Renaud-Basso au Congrès Hlm 2015, DR USH © Enguerrand Ouvray

Vous avez choisi pour votre article un titre évocateur : "Qui rêve du logement social ?". Pourquoi ce thème de recherche ?

Pascale Dietrich-Ragon : En Île-de-France, comme dans d’autres grandes villes françaises, le nombre de demandeurs de logement sociaux ne cesse d’augmenter sous l’effet de la crise du logement. Or on constate que beaucoup de personnes, notamment issues des classes moyennes, ne déposent pas de demande malgré leurs difficultés à se loger. Je me suis ainsi intéressée aux raisons et aux processus qui conduisent des personnes à devenir demandeurs de logement social en Île-de-France.

Comment avez-vous procédé ?

P. D.-R. : J’ai utilisé différentes méthodes. D’abord un travail de terrain effectué pendant plus d’un an auprès de la Direction du logement et de l'habitat de la mairie de Paris, un des lieux chargés de l’accueil des demandeurs de logement social en Île-de-France. J’ai aussi mené une trentaine d’entretiens avec des demandeurs et mobilisé les données de l’Enquête Logement de l'INSEE de 2006. Une précision importante : l’analyse a porté sur les personnes demandeuses d’un logement social, logées dans le parc privé. Je n’ai donc pas tenu compte des demandes de mutations au sein du parc social (qui représentent près de la moitié de la demande en Île-de-France).

Pourquoi et comment devient-on demandeur de logement social ?

P. D.-R. : Au terme de mes recherches, il apparaît que certaines conditions doivent être réunies pour s’engager dans un parcours de demandeur de logement social.

Première condition, les demandeurs ont connu série d’épreuves sur le marché immobilier privé et ont été découragés au cours de leur recherche par les files d’attente, les exigences abusives de certains propriétaires, les mauvaises conditions de logement et son coût élevé, mais aussi dans certains cas par l’épreuve de la discrimination. Se tourner vers le logement social est une manière de participer à une autre "compétition", dont la logique de sélection est inversée (les ménages démunis, les personnes handicapées, les jeunes ménages… sont prioritaires).

Deuxième condition, la demande de logement social est souvent une réponse à un sentiment d’injustice : faibles salaires, injustices familiales (un ex-conjoint qui ne paie pas la pension alimentaire des enfants par exemple), etc. Beaucoup de demandeurs se considèrent mal couverts par le système de protection sociale. Le logement social est attendu comme une protection face aux accidents de la vie.

Troisième condition, avoir des origines populaires. Les classes moyennes, quand elles sont demandeuses, sont souvent des personnes issues des milieux populaires qui ont connu une relative ascension sociale. Il n’est pas rare que la demande de logement social constitue une entreprise familiale et que les personnes soient "coachées" par leurs parents ou leur entourage. Cela permet aussi de comprendre pourquoi les "vraies" classes moyennes se détournent de ce statut car elles n’ont ni la "socialisation", ni la "formation" pour envisager de déposer une demande.

Enfin, quatrième condition : il faut construire une image positive du logement social et inscrire ce statut dans une trajectoire sociale et résidentielle ascendante. Cela passe notamment par la valorisation de la qualité de ces logements et la stabilité qu’offre ce statut. Mais ce processus de valorisation conduit aussi à des stratégies de séparation et de distinction au sein du parc social. Plus les demandeurs progressent dans leurs démarches, plus leurs attentes sont fortes et plus ils se destinent aux logements les moins "sociaux", à l'opposé de l'image archétypale de la cité ou de la relégation en banlieue. Un constat qui permet de mieux comprendre certains refus de propositions de logement.

En quoi votre recherche contribue-t-elle à éclairer les enjeux du logement social aujourd’hui ?

P. D.-R. : Ces travaux soulignent le rôle stabilisateur du logement social pour la société. C’est un logement mobilisé comme un système de compensation face aux injustices et aux diverses épreuves de la vie sociale. De ce point de vue, l’allongement de la liste d’attente des demandeurs correspond certes à un besoin de logement social, mais c’est aussi la manifestation d’injustices et d’inégalités sociales croissantes extérieures au champ du logement.

Je crois que ces résultats invitent aussi à reconsidérer sous un jour nouveau la politique de résidualisation du logement social qu’appellent de leurs vœux certains responsables politiques et qui consiste à diminuer l’importance de ce secteur et à le réserver aux plus précaires. Concrètement, c’est une option qui reviendrait à fermer cette issue à une bonne partie des classes populaires. Or ces catégories compensent justement l’absence de capital à léguer à leurs enfants par la transmission de techniques pour l’accès au logement social et la transmission du "goût" pour cet habitat protecteur, l'un des derniers remparts contre les nouvelles formes de précarité qui se développent dans la société contemporaine.

Retrouver sur le site de revues en ligne Cairn.info l’article complet de Pascale Dietrich-Ragon "Qui rêve du logement social ?", publié dans la revue Sociologie (2013, n°1, vol.4), éditée par les Presses universitaires de France.

Biographie

Pascale Dietrich-Ragon a effectué une thèse de sociologie à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) sur le problème du logement insalubre à Paris, en bénéficiant d’un contrat CIFRE avec la Société immobilière d’économie mixte de la ville de Paris (SIEMP). Depuis 2010, elle est chargée de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED) et chercheure associée au Centre Maurice Halbwachs dans l’Équipe de Recherche sur les Inégalité Sociales. Ses recherches récentes portent sur les inégalités de logement, la précarité résidentielle et les conditions de vie des catégories populaires. Elle a travaillé sur les demandeurs de logements sociaux, les sans-domicile et s’intéresse actuellement aux difficultés de logement des jeunes. Elle a notamment publié Le logement intolérable (Paris, PUF, collection "Le lien social", 2011). Dans le cadre du Réseau Recherche Habitat Logement (REHAL), elle est co-responsable d’un groupe de travail sur la vulnérabilité résidentielle.