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BIM : des organisations Hlm apprenantes AH

Le 12 mars dernier, le deuxième séminaire sur la recherche conduite par l’Université Rennes 2 a été l’occasion pour les chercheurs du laboratoire PREFICS de présenter les premiers résultats issus de leurs travaux. Ils évoquent une mise en place progressive et pragmatique du BIM qui prend appui sur des expériences de terrain des acteurs de la filière de la construction.

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Initiée au printemps 2019, la recherche intitulée "Du BIM à la stratégie numérique globale" a pour but d’étudier l’intégration du BIM par les organismes Hlm et leurs prestataires, depuis la conception jusqu’à l’exploitation des logements. Elle prolonge une première étude conduite en 2016-2017 par la même équipe, qui sert aujourd’hui de repère pour observer les évolutions. La recherche vise notamment à évaluer l’intégration effective du BIM dans les outils, méthodes et pratiques de la filière. Mais aussi ses limites éventuelles ainsi que les difficultés rencontrées et les solutions dégagées.

Première constatation des travaux de recherche : "Le déploiement du BIM s’effectue moins sur injonctions au changement émanant des directions des organismes que dans une démarche progressive et pragmatique fondée sur des initiatives concrètes dont on mesure les apports en termes de valeur ajoutée", explique Jean-Luc Bouillon, professeur des universités en Sciences de l’information et de la communication (Rennes 2) et directeur du laboratoire. Par exemple, la maquette 3D n’est pas perçue par les acteurs comme un objectif en soi, mais comme un moyen possible d’enrichir les plans 2D et sa pertinence est envisagée sous l’angle de son utilité. "C’est une tendance forte", nous dit Jean-Luc Bouillon, qui s’inscrit dans une forme d’apprentissage collectif au fur et à mesure de la mise en place des opérations. La démarche BIM se développe ainsi dans une logique d’adaptation et non de rupture par rapport à l’existant.

Du BIM fragmenté au BIM unitaire

Bruno Chaudet, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication et chercheur au laboratoire PREFICS, a défini la culture BIM en train d’émerger comme une culture organisationnelle et socio-technique : "Les acteurs développent des pratiques en fonction de leurs spécificités sans les coordonner à un système unique et partagé. Deux logiques parallèles sont à l’œuvre : d’une part, une culture BIM intégrée se traduisant par une maquette numérique globale qui demeure pour l’instant à l’état de souhait et, d’autre part, une culture BIM fragmentée qui se traduit déjà dans les pratiques." Peut-être est-il nécessaire, s’interrogent les chercheurs, d’en passer par la fragmentation pour arriver à une culture BIM unitaire surmontant les segmentations inhérentes à l’organisation de la filière française : conception, construction, exploitation. C’est donc par apprentissages successifs, en partant des besoins et des usages spécifiques de chaque métier, qu’une culture BIM partagée peut prendre progressivement forme. Émerge donc l’idée d’un BIM conception, d’un BIM construction et d’un BIM gestion adaptés à la fragmentation du processus de production de logements. Dans cette organisation en gestation, il est cependant indispensable de veiller à l’articulation entre chacune de ces phases pour assurer une exploitation complète et linéaire de la maquette numérique. Guillemette Lescure, chargée de mission Stratégie patrimoniale à Lille Métropole Habitat, et Christophe Lheureux, directeur délégué à l’Innovation et au bâtiment intelligent à Immobilière 3F, ont insisté sur la nécessaire "urbanisation du système d’information", c’est-à-dire la mise en compatibilité du BIM avec les autres outils informatiques de la filière. La mise en place intégrale du BIM est à ce prix. Mais, souligne Guillemette Lescure, "on ne pourra pas tout faire en même temps ; la tâche est trop importante."

Les freins au BIM construction

L’état d’avancement du BIM sur les chantiers donne la mesure du travail à accomplir pour assurer le passage du BIM conception au BIM construction. Si le premier a pris ses marques, c’est différent sur les chantiers où l’on ne voit pas encore d’ouvriers avec une tablette digitale en main. Les plans 3D communiqués aux entreprises sont réinterprétés par celles-ci de manière traditionnelle nous dit la recherche en cours. Cette réinterprétation n’empêche pas les ajustements de la maquette numérique aux aléas du chantier permettant de la rendre fidèle à la construction et ainsi parfaitement exploitable en phase de gestion. C’est en tout cas l’objectif des maîtres d’ouvrage. Les freins à l’utilisation du BIM sur les chantiers tiennent au fait que les intervenants ne partagent pas les mêmes outils ni les mêmes intérêts et qu’ils ne se connaissent pas. Du point de vue du BIM, chaque nouvelle opération est de fait un prototype. Difficile dans ces circonstances de créer une forme organisationnelle et une culture partagée. Les chercheurs recommandent donc de donner du temps à la formation des intervenants et à des réunions de préparation de chantier.

Les nombreux échanges entre acteurs et chercheurs, qui ont marqué ce séminaire très participatif, ont souligné une autre difficulté : celle de la procédure des marchés publics. Cécile Sémery, responsable du département Architecture et maîtrise d’ouvrage à l’USH, l’a ainsi résumé : "Dans certains contextes, les acteurs attendent des MOA qu’ils définissent tous les besoins liés au BIM. Or, c’est un processus où chacun des acteurs doit définir ses besoins intermédiaires pour se l’approprier au profit de son métier. La maîtrise d’ouvrage définit ses besoins propres, mais comment prescrire ce qui relève des attendus plus généraux du processus BIM : une plus grande qualité de conception, moins de désordres sur les chantiers?"

Tout l’enjeu de la généralisation du BIM, aux yeux de Pascal Lemonnier, secrétaire permanent adjoint du PUCA, est de disposer "d’éléments de méthodologie structurants qui ne soient pas trop généralistes et qui puissent en même temps servir à des métiers différents et à des acteurs qui ne sont pas à un niveau comparable de maîtrise de la maquette numérique."

Apprendre des expériences terrain

Pour mettre en œuvre les changements induits par le BIM, la recherche a montré que les actions déployées par les organismes Hlm s’appuient sur des apprentissages successifs à partir des expériences et des besoins du terrain. Exemple, Habitat 76 : "Si l’impulsion est partie de la direction qui a fourni des moyens pour fondre le BIM dans le cœur des métiers, reconnaît Franck Nya Nkamtse, BIM manager, ce sont ensuite des actions très concrètes qui ont permis d’en démontrer à tous l’intérêt." Des propos complétés par Olivier Legonin, sous-directeur Développement et habitat, qui précise : "Aujourd’hui, les équipes sont à la manœuvre pour développer le BIM en dehors de toute démarche bureaucratique. Cela nécessitera immanquablement de la formation et la création de nouveaux métiers à masse salariale constante." Pour sa part, Grand Lyon Habitat a multiplié les formations. "Nous avons aussi nommé des référents métiers et fait des revues de process que nous avons présentées en agence", indique Claire Schuehmacher, chargée de projet Numérique patrimoine. "Il faut faire comprendre que des tests sont nécessaires pour aboutir à des solutions." Une philosophie que ne désapprouve pas Christophe Lheureux : "Pour convaincre, il faut moins parler du BIM en tant que tel et davantage des apports du numérique aux métiers et de ses résultats."

Ce séminaire a aussi permis de mesurer le chemin parcouru depuis la recherche achevée en 2017. "Un changement majeur est intervenu, estime Dominique Belargent, responsable des Partenariats institutionnels et de la recherche à l’USH. Il y a trois ans, la mise en place du BIM relevait encore de l’incantation, actuellement, elle s’inscrit dans les réalités du terrain et l’implication des collaborateurs dans une démarche apprenante."

Le mot de la fin est revenu à Baptiste Sion, chargé d’études économiques à la direction des prêts de la Banque des Territoires : "Si les organismes n’avancent pas au même rythme vers le BIM, certains sont des têtes d’affiche qui entraîneront tous les autres par leur exemple."

Contacts : dominique.belargent@union-habitat.org ; cecile.semery@union-habitat.org

 

Perspectives et limites d’un BIM locataires

Le BIM est-il un bon outil de participation des locataires ? Jean-Baptiste Le Corf, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication et chercheur au laboratoire PREFICS, a fait un tour d’horizon de cette problématique. Tout d’abord un rappel : "Les observations de terrain montrent que le BIM est peu utilisé par les organismes pour susciter la participation des locataires. Il n’a d’ailleurs pas été pensé pour ça". Des organismes étudiés l’utilisent cependant dans leur démarche de commercialisation et, dans une moindre mesure, pour expliquer l’intérêt de travaux et faire accepter les charges afférentes. Les consultations de locataires effectuées jusqu’à présent portent sur des points mineurs, par exemple, la couleur de la peinture. Le manque d’utilisation du BIM comme outil de participation peut aussi s’expliquer par le fait que les collaborateurs qui portent le BIM ne sont pas ceux en charge de la relation aux locataires. Enfin, les images d’une maquette 3D fascinent et séduisent, mais elles peuvent aussi induire en erreur une personne qui ne sait pas les décrypter. La perception d’une réalité virtuelle n’est pas celle de la réalité concrète d’un logement habité et meublé. Le BIM est donc à utiliser avec précaution dans la relation aux locataires et aux accédants.

 

Les organismes en première ligne

L’appel à manifestation d’intérêt (AMI) lancé en 2019 par l’Union sociale pour l’habitat, la Banque des Territoires et le laboratoire PREFICS de l’Université Rennes 2, a permis de retenir sept organismes Hlm pour participer à la recherche : Vendée Logement ESH, Habitat 76, Lille Métropole Habitat, Néotoa, Domofrance, Grand Lyon Habitat et Immobilière 3F.

Mais les 16 organismes qui avaient répondu à l’AMI étaient invités au séminaire de restitution des premiers résultats, le 12 mars. Ils ont pu enrichir les échanges à partir de leurs propres pratiques et bénéficier également des premiers apports de la démarche pour approfondir leurs réflexions.