L'Union sociale pour l'habitat
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Deux recherches mobilisables par les acteurs du logement social AH

Le prix de thèse sur l’habitat social a été remis, le 10 octobre, au Congrès Hlm de Marseille. Les travaux primés aident à la compréhension des problématiques auxquelles sont confrontés les organismes Hlm et ouvrent des perspectives d’évolution.

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"Les 16 thèses que nous avons analysées sont toutes d’une qualité remarquable et elles traitent du logement social de façon complémentaire, en abordant différentes problématiques telles que la production des logements sociaux ou leur attribution, le modèle économique du logement social, l’habitat des personnes âgées, l’habitat participatif, les copropriétés dégradées, les éco-quartiers, la rénovation urbaine..." C’est par ces mots que le président du jury, Jean-Luc Vidon, directeur général d’ICF Habitat La Sablière et président de l’AORIF-Union sociale pour l’habitat d’Île-de-France, a ouvert la cérémonie de remise des prix de thèse 2018 sur l’habitat social(1). En outre, a-t-il poursuivi, "ces travaux mettent en valeur la richesse des initiatives du Mouvement Hlm et des réponses qu’il apporte aux problématiques auxquelles il est confronté." Dans la foulée, Pierre Laurent, responsable du développement de la direction des prêts de la Banque des territoires et vice-président du jury, a rappelé la vocation du prix de thèse qui est de créer "des ponts entre le monde de la recherche et celui des acteurs afin que ces derniers, plongés dans leurs préoccupations quotidiennes, retrouvent la distanciation nécessaire à la qualité de leur action et à l’identification des priorités."

UN PRIX ET DEUX PRIX SPÉCIAUX

Le prix de thèse sur l’habitat social a été remis à Matthieu Gimat pour son travail de référence sur la transformation progressive du modèle de production et de financement du logement social depuis le début des années 2000 (voir article dans Actualités Habitat du 15 octobre 2018). Les deux prix spéciaux ont été décernés à Yannick Hascoët(2) et à Clémence Léobal(3).

Directrice de recherche au CNRS et membre du jury, Marie-Christine Jaillet a insisté sur l’originalité académique de ces deux thèses : "Élaborées dans un dialogue approfondi avec les acteurs et avec la volonté de rendre intelligibles les évolutions du logement social, ces thèses sont rédigées dans un style très accessible et sont sans compromis sur la robustesse scientifique de leur démarche."

UN NOUVEAU REGARD SUR LES CITÉS HLM

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Tourisme militant, pratiques artistiques et habitat social sont au cœur de la thèse de Yannick Hascoët. "Ces trois notions ne se conjuguent pas spontanément", selon Pierre Laurent ; pourtant, au-delà de la mission sociale qu’il remplit, l’habitat social peut présenter une valeur architecturale, paysagère, historique ou culturelle qu’il paraît important de valoriser voire de développer". Les cités d’habitat social sont, en outre, le lieu d’initiatives de tous ordres, portées par des acteurs qui ont à dire au reste de la société.

"Ma thèse pose la question de la modification de l’image de la cité d’habitat social, à partir du constat du développement de pratiques touristiques et artistiques en son sein et dans les marges métropolitaines. C’est donc plus globalement l’hypothèse d’une revalorisation, en cours ou en gestation, des lisières urbaines qui est l’objet de ce travail", résume Yannick Hascoët.

Au travers de différentes initiatives qu’il a suivies, dans la durée, dans les quartiers nord de Marseille, à Lyon (Mermoz), en banlieue parisienne - Ivry, La Courneuve, Aubervilliers - et à Montréal, l’auteur revisite les grandes questions touchant aux voies possibles de la revalorisation des quartiers de la géographie prioritaire. Sa thèse interroge notamment la manière dont ces initiatives peuvent contribuer à revaloriser ces quartiers, transformer leur image et leur redonner de l’attractivité. Les visites à la fois architecturales, géographiques et historiques, mais également les rencontres avec les acteurs sociaux, culturels, économiques, associatifs qui habitent et/ou travaillent dans ces quartiers, font évoluer les regards. Cependant, l’auteur n’élude pas les controverses, par exemple, entre artistes et habitants, sur les visions que chacun a de l’image du quartier. Sa thèse expose en effet dans le détail les conditions de réussite de ces initiatives et les écueils à éviter afin que "la découverte touristique et/ou l’intervention artistique dans les quartiers de logements sociaux s’opèrent dans un contexte d’entente et d’adhésion entre toutes les parties prenantes - habitants, promoteurs de visites, acteurs de la culture et du logement social." Elle constitue presque « un document de référence » pour qui voudrait développer de telles initiatives. Yannick Hascoët pose ainsi la question des grands ensembles populaires comme laboratoires de pratiques nouvelles appelant l’attention des acteurs du logement social.

PARTIR DES MANIÈRES D’HABITER POUR ELABORER LES POLITIQUES

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La thèse de Clémence Léobal porte sur la ville de Saint-Laurent-du-Maroni. Situé en Guyane, à la frontière du Surinam, ce territoire a été affranchi du statut de colonie en 1946 pour être placé sous admi- nistration autonome jusqu’en 1969, date de sa véritable départementalisation. La population locale bushinenguée descend des esclaves déportés d’Afrique dès le XVIIe siècle. La ville, appelée Soolan dans la langue locale, est passée en trente ans de 6 000 à 50 000 habitants sous l’effet de l’exode rural. Beaucoup de maisons en bois, les “baraques”, y ont été construites ; aujourd’hui insalubres, elles sont vouées à la démolition. De nombreux logements sociaux, que les locaux nomment “batimans”,  ont été créés pour les accueillir. Les Bushinengués ont un mode d’habiter particulier. Leur résidence s’organise dans un réseau de maisons reliées par des liens de parenté - toujours en mouvement et parfois en conflit - mais cimentés par des échanges de services. Dans ce contexte, écrit Clémence Léobal, "mon hypothèse est que la ville se crée en interaction entre les professionnels du logement et de l’urbanisme qui mettent en œuvre les politiques publiques et les habitants qui se les réapproprient." Cela peut permettre à ses yeux de renouveler l’analyse des politiques de production et de gestion de l’habitat social avec un ancrage dans le vécu de leurs destinataires.

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Les thèses primées et remarquées en 2018 sont en ligne sur le Centre de ressources de l’USH,
accessible depuis www.union-habitat.org. et un livret présente et résume les travaux.

Cette thèse analyse également les rapports des Bushinengés avec les représentants de l’État local en partant du point de vue des gouvernés. Les démarches quotidiennes de ces derniers, effectuées principalement par des femmes, sont vécues comme des "marches pour et vers le logement" et témoignent de leur socialisation institutionnelle. Elles engagent une relation dialectique avec leurs interlocuteurs en se conformant aux attendus administratifs tout en négociant des arrangements éloignés des idéaux bureaucratiques.

Selon Jean-Luc Vidon, les travaux de Clémence Léobal dépassent le cadre guyanais. Ils peuvent contribuer à aider les organismes Hlm métropolitains "confrontés en permanence à la gestion d’interactions avec les locataires et à des modes d’habiter qui changent sous l’effet des recompositions familiales, de la mobilité professionnelle et de la paupérisation." Pour sa part, Pierre Laurent considère que cette thèse contribue à éclairer l’action des acteurs par la façon dont l’auteur "interroge les thèmes de la mixité, de l’altérité, des procédés constructifs et du rôle des collectivités locales dans la fabrique de la ville".

"COMME UN ROMAN !"

Au cours des échanges qui ont suivi la remise des prix, Marie-Christine Jaillet a indiqué que ces thèses sont facilement appropriables par les acteurs car elles sont très bien rédigées. "Comme un roman pour certaines !", comme l’a souligné l’un des membres du jury. Elle a également souligné un point commun aux deux travaux. Dans leurs rapports aux locataires ou aux demandeurs, les acteurs du logement, quelles que soient leur empathie et leur bonne volonté, sont sans cesse renvoyés à leur rôle institutionnel et tentés alors de penser par catégories normatives. Les travaux de recherche permettent de sortir de cette difficulté en rendant plus intelligibles les situations, en facilitant la compréhension du point de vue des habitants et en aidant à déconstruire ces catégories. Ce travail peut intéresser les acteurs, car il peut leur permettre d’appréhender plus finement les situations. Cette mise en lumière et le dialogue entre acteurs et chercheurs sont facilités par le fait que, chacun le vérifiera en lisant ces thèses, "ces chercheurs n’adoptent pas de posture surplombante, ne portent pas de jugement mais ont la volonté d’éclairer des réalités complexes en les décrivant, et notamment du point de vue des habitants".

(1) Ces prix sont décernés par l’Union sociale pour l’habitat, la Caisse des Dépôts et l’institut CDC pour la recherche avec le soutien du ministère de l’Enseignement supérieur de la recherche et de l’innovation, du Plan urbanisme, construction, architecture (PUCA) et du Réseau français recherche, habitat-logement (REHAL).
(2) Sa thèse est intitulée : Vers une modification de l’image de la cité d’habitat social ? Lisières métropolitaines et détours “récréa(r)tistes” (Marseille, Paris, Montréal).
(3) Sa thèse est intitulée : "“Osu”, “baraques” et “batiman” : Redessiner les frontières de l’urbain à Soolan (Saint-Laurent du Maroni, Guyane)".

Contact : Dominique Belargent, responsable des partenariats institutionnels, Union sociale pour l’habitat - courriel : dominique.belargent@union-habitat.org

 

Bios Express

Formé aux métiers du tourisme (BTS, licence professionnelle, Master 1), Yannick Hascoët a complété son cursus par un Master 2 recherches en études urbaines à l’Institut d’urbanisme de Lyon. Il a ensuite intégré le laboratoire RIVES de l’École nationale des travaux publics de l’État (ENTPE) pour préparer sa thèse soutenue à l’Université Lumière Lyon 2 le 12 décembre 2016. Après une expérience à l’agence d’urbanisme de Saint-Nazaire, il est aujourd’hui maître de conférences à l’université d’Avignon et des Pays du Vaucluse.

Actuellement post-doctorante au Labex Tepsis de l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, Clémence Léobal a commencé ses travaux en Guyane dès 2009, dans le cadre d’un projet de centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine à Saint-Laurent-du-Maroni. Pour sa thèse, elle a appris la langue nenge tongo et a effectué une ethnographie en immersion aux côtés de familles bushinenguées. Sa thèse a été soutenue le 8 juin 2017 à l’université Paris Descartes.