L'Union sociale pour l'habitat
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Firminy Vert, la cité des paradoxes AH

Labellisé Patrimoine du XXe siècle, le quartier de Firminy Vert (42) connaît des signes de déqualification malgré une mobilisation et un investissement continus de l’OPH de Firminy. La recherche pluridisciplinaire « Firminy Vert, de la ville moderne à la ville durable », dont le séminaire de lancement s’est tenu à Saint-Étienne le 5 février 2018, devra aider l’OPH et ses partenaires à redresser la barre.

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"Firminy Vert est le lieu de toutes les contradictions", a affirmé Jacques Porte, directeur de l’École nationale supérieure d’architecture de Saint-Étienne (ENSASE), en ouverture du séminaire. Mais aussi de tous les paradoxes : emblématique de la représentation de la ville moderne des années 1960, le site est une passoire énergétique. Symboles du confort des Trente Glorieuses, ses logements sont inadaptés aux standards actuels du bien-être pour ne citer que deux exemples. Afin de les résoudre, une recherche sur ce site classé a été lancée. Elle s’inscrit dans un programme plus large intitulé "Architecture du XXe siècle, matière à projet pour la ville durable du XXIe siècle", porté par un large panel de partenaires(1). L’objectif est de valoriser ce patrimoine sans le figer pour améliorer le cadre de vie de ses habitants. Ce programme s’inscrit aussi dans la dynamique de transition écologique.

De la cite rêvée à celle d’aujourd’hui

Le XXe siècle représente une rupture radicale dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme, liée à l’exode rural et aux reconstructions qui ont suivi les deux guerres mondiales. Dans ce contexte, le quartier de Firminy Vert a été construit entre 1955 et 1970, selon les principes de la charte d’Athènes par plusieurs architectes. Il est inspiré par Le Corbusier qui conçoit lui-même plusieurs équipements. À l’aube des années 1950, Firminy, essentiellement dédiée à la métallurgie, est une ville en pleine croissance. Son besoin de logements pour accueillir les travailleurs que requiert son activité industrielle est urgent. Élu maire en 1953, Eugène Claudius-Petit sollicite son ami Le Corbusier et projette de construire, avec Firminy Vert, la ville idéale. Elle a sans doute pu passer pour telle quand ses premiers habitants ont découvert des logements lumineux, équipés du chauffage central, d’eau chaude et de salles de bains. Ce n’était pas la norme à cette époque. Mais tout comme la structure du bâti, ils se dégradent et, au fil des années, des conflits apparaissent avec une acuité accentuée par la politique de rénovation urbaine du maire qui avait pour corollaire la destruction du patrimoine historique. Le mécontentement se généralise et provoque l’échec d’Eugène Claudius-Petit aux municipales de 1971. Par la suite, la ville s’enfonce dans la crise économique. Elle perd un tiers de ses habitants entre 1962 et 2014. En 2009, plusieurs nuits d’émeutes urbaines achèvent de détruire l’image de Firminy Vert. François Perrier, directeur général de l’OPH de Firminy, résume ainsi la situation : "ni les logements, ni les formes urbaines du quartier ne répondent aux attentes des habitants. La vacance est importante et nous avons un taux de refus d’habiter supérieur à 50%. La dernière réhabilitation complète date de 1985 et, aujourd’hui, tous les équipements sont en bout de course avec des habitations très mal insonorisées et des problèmes structurels importants sur le bâti. Les études lancées jusqu’à présent n’ont pas pu aboutir, tant pour des raisons financières que techniques, et nous sommes dans une impasse. Il nous faut de l’aide pour reconstruire selon les critères imposés par le classement du site, et des moyens financiers parce que notre vocation est de loger des ménages à faibles, voire très faibles revenus."

La recherche de solutions adaptées

Un diagnostic confirmé par les observations de Jean-Michel Dutreuil, architecte et maître assistant à l’ENSASE qui co-pilote la recherche : "l’état des connaissances sur la structure du bâti révèle la présence d’amiante ainsi qu’une épaisseur des murs de 12 cm et des planchers de 13 cm, très peu ferraillés. Ces premiers constats rendent difficile d’imaginer des travaux lourds affectant la structure." Christophe Boucaux, directeur de la maîtrise d’ouvrage et des politiques patrimoniales de l’USH, a replacé Firminy Vert dans le contexte des ensembles Hlm, confrontés à des problématiques similaires qui exigeraient une mise aux normes environnementales et une adaptation aux modes de vie actuels : "cela est compliqué techniquement et très coûteux pour les organismes Hlm. Ce projet de recherche est important pour nous donner des outils de compréhension et des solutions adaptées. L’idée serait de disposer d’une boîte à outils pour agir sur le bâti avec la bonne méthodologie d’approche et d’intervention. Par ailleurs, cette recherche contribue à mieux faire connaître les attentes du Mouvement Hlm aux architectes et futurs architectes qui sont les partenaires indispensables de nos opérations de renouvellement et de construction."

Christel Palant-Frappier, représentant le ministère de la Culture, a expliqué que ce projet de recherche a été retenu dans l’appel d’offres du programme interministériel de recherche parce qu’il "ne nie pas les réalités de Firminy Vert et qu’il prend en compte toutes les problématiques pour essayer d’y remédier. Le but est d’avoir des solutions appropriées à des problèmes donnés sur un quartier spécifique."

Le patrimoine, une ressource à recycler ?

Autre point sensible, les modifications effectuées au cours des ans et altérant la situation initiale, tels les aménagements en faveur de l’accessibilité des personnes à mobilité réduite. Modifications qui amènent à se poser la question de ce qui fait patrimoine, comme l’a souligné Dominique Belargent, responsable des partenariats institutionnels à l’USH : "nous avons une diversité d’éléments – espaces verts, logements, équipements, mobilier urbain – dont certains sont classés, qui plus est dans des classements différents. L’axe général de la recherche est de caractériser la valeur culturelle de chacun de ces éléments pour mieux identifier les possibilités d’évolution de ce patrimoine et donc d’intervention, et créer aussi un lieu d’échanges entre les parties prenantes sur la base du diagnostic présenté par les chercheurs." Selon Pascale Francisco, cheffe de l'unité départementale de l'architecture et du patrimoine de la Loire, "les outils de reconnaissance de ce qui fait patrimoine sont en place ; ce qu’il faut, c’est mener la réflexion sur le fait que la population n’est pas sensibilisée à ce patrimoine qu’elle vit comme une contrainte alors qu’il bénéficie d’une labellisation nationale au titre du Patrimoine du XXe siècle mais aussi d’une reconnaissance par l’Unesco." N’y a-t-il pas là un autre paradoxe ? Attribuer au quartier de Firminy Vert un label qui reconnaît les réalisations de qualité conduit nécessairement à se demander de quelle qualité il s’agit. Si sa conception d’ensemble est remarquable et si les quatre équipements de Le Corbusier font l’objet d’une protection au titre des Monuments historiques, tous les bâtiments créés pour loger des habitants disposant de faibles revenus doivent-ils bénéficier de la même protection ? Un questionnement partagé par Vincent Veschambres, professeur en Sciences sociales à l’ENSA de Lyon, en conclusion du séminaire. Il s’est interrogé sur la valeur "de l’idée de patrimoine intemporel". Ne faudrait-il pas le considérer comme "une ressource à recycler et à reconvertir avec souplesse et intelligence" ? Une question centrale que la recherche sur Firminy Vert devra contribuer à résoudre, en s’inspirant peut-être de cette formule de Le Corbusier : "rénover, c’est répondre à des besoins nouveaux d’hommes nouveaux."

Contacts : Dominique Belargent et Cécile Sémery, USH.

(1) Ministères de la Culture et de la Communication, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, de l’Environnement de l’Énergie et de la Mer, du Logement et de l’Habitat durable – dont certains périmètres ont changé depuis –, Caisse des dépôts, Atelier international du Grand Paris et Union sociale pour l’habitat.
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En 1962, l'ensemble de Firminy-Vert est distingué par le Prix national d'urbanisme, en raison de l'exemplarité de cette réalisation. © OPH Firminy

Une méthodologie en six actes

La recherche intitulée « Firminy Vert, de la ville moderne à la ville durable » réunit une équipe interdisciplinaire (architectes, historiens, urbanistes, sociologues, géographes), issue de l’Ecole nationale d’architecture de Saint-Étienne (ENSASE) et de l’Université Jean Monnet. Elle est coordonnée sur le plan scientifique par Rachid Kaddour, géographe, maître assistant associé à l’ENSASE et Jean-Michel Dutreuil, architecte, maître-assistant à l’ENSASE. Les chercheurs mettent en œuvre une démarche de recherche  structurée en six ateliers : l’atelier 1 dressera un état des connaissances et des pratiques sur le sujet, le 2 est consacré à l’étude historique du site, le 3 à l’enquête sociale, économique et politique, le 4 au diagnostic architectural et technique, le 5 au développement de projets détaillés (simulation) portés par deux étudiants de l’ENSASE, dans le cadre de leur projet de fin d’études, et le 6, à la réalisation d’un ou deux prototypes à l’échelle 1.

Deux approches transversales complètent la démarche : la maquette numérique fera le lien entre les données historiques, analytiques et prospectives du projet et les habitants seront impliqués de manière à faire bénéficier l’équipe de leurs savoirs. Initié en octobre 2017, ce programme s’achèvera au cours de l’été 2019.