L'Union sociale pour l'habitat
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Interview de Anne-Claire Mialot, directrice générale de l'Anru AH

Depuis le 15 décembre, Anne-Claire Mialot est directrice générale de l’Anru. Actualités Habitat l’a rencontrée un mois après sa prise de fonction, dans son bureau parisien où elle ne compte pas passer toutes ses journées, convaincue d’avoir choisi un métier “de terrain”.

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Comment avez-vous trouvé l’Agence à votre prise de fonction, le 15 décembre dernier ?

J’ai trouvé des équipes au travail, engagées, motivées par cet enjeu qui nous réunit, et qui réunit beaucoup d’acteurs - les bailleurs sociaux, les élus locaux, les acteurs de l’aménagement et de l’urbanisme, les services déconcentrés de l’État, des citoyens engagés - : réparer la ville, transformer les quartiers pour améliorer la vie quotidienne de leurs habitats. Y participer, en tant que directrice générale de l’Anru, est un honneur et une fierté.

“J’attends que les bailleurs sociaux soient au rendez-vous des engagements financiers des opérations.”

Nous sommes à une année charnière de l’Anru avec le bouclage financier définitif du premier programme, celui qui a été à l’origine de la création de cette Agence. Nous finirons de payer les dernières factures en 2022. Parallèlement, le nouveau programme national de renouvellement urbain est bien engagé. Nous devrions avoir terminé la première programmation de tous les projets d’ici la fin du premier semestre, et amplifier ainsi les mises en chantier déjà en cours dans près de 330 quartiers.

Le premier programme lancé en 2004 n’est toujours pas achevé. C’est bien long…

Il y a le temps long de la transformation urbaine et le temps court de l’impatience - légitime - des habitants aux conditions de vie parfois difficiles. Quand on renouvelle la ville sur elle-même dans des territoires habités qui doivent continuer à fonctionner pendant le temps du projet, c’est forcément long. Mais nous avons à cœur, et c’est un des objectifs avec lequel je suis arrivée à l’Agence, d’accélérer la mise en œuvre du nouveau programme pour que les transformations soient visibles, et visibles rapidement.

Nous avons tous appris à faire de la transformation urbaine. Nous avons essayé, tâtonné, développé des méthodes… et tiré les leçons sur la façon de conduire les opérations pour qu’elles soient plus fluides, mieux acceptées. Cette expérience collective fait que nous sommes mieux armés. Nous savons par exemple que le relogement en cas de démolition est une étape difficile. Les bailleurs et les collectivités mettent désormais en place, dès le départ, des MOUS relogement, un accompagnement plus global des familles pour faciliter leur relogement dans d’autres quartiers, et l’inter-bailleurs fonctionne mieux. Une communauté de la rénovation urbaine s’est créée. Je suis confiante sur notre capacité à accélérer la mise en œuvre opérationnelle du NPNRU.

Dans quel état d’esprit abordez-vous le partenariat avec les bailleurs sociaux ?

Dans mes fonctions précédentes(1), j’ai toujours constaté le professionnalisme des bailleurs sociaux, leur capacité d’innovation et leur expertise dans la conduite de projets d’investissement et dans la gestion de leur patrimoine après réhabilitation. L’Anru a un partenariat historique fort avec l’USH, très utile, dans une expertise croisée lors des comités d’engagement pour valider les projets, et dans les modalités de mise en œuvre du NPNRU.  Sur le terrain, je rencontre des bailleurs qui, tous, ont à cœur de transformer leur patrimoine et améliorer la vie quotidienne des habitants. Ils sont essentiels et je sais pouvoir m’appuyer sur eux.

Avec le NPNRU, nous continuerons à travailler et à penser ensemble les quartiers de demain autour des enjeux de transition énergétique, de vieillissement de la population, de santé, de sécurité, de développement économique, d’emploi et de commerce… Des bailleurs sociaux expérimentent : là, une gestion urbaine de proximité plus active, ailleurs des projets de transition énergétique ambitieux, un recyclage des matériaux issus des démolitions ou une collaboration avec la Police nationale sur les enjeux de prévention situationnelle… Le rôle de l’Anru est d’animer cet écosystème de la rénovation urbaine dans une ‘’fertilisation croisée’’, entre les uns et les autres, sur le territoire national. Au-delà de l’accélération, mon second objectif est l’exemplarité de la mise en œuvre du NPNRU pour fournir le meilleur aux habitants des quartiers populaires.

Les bailleurs portent une part très conséquente de l’investissement total dans les projets. Je sais le poids de cet investissement dans leur plan stratégique de patrimoine. Au-delà des soutiens financiers très significatifs apportés à leurs opérations, nous avons aussi amélioré les échéanciers de paiement pour soulager leur trésorerie. Aussi, j’attends qu’ils soient au rendez-vous des engagements financiers des opérations, conformément aux plannings contractualisés.

Des bailleurs constatent, et s’inquiètent, que la reconstitution de l’offre de logements sociaux ne compense pas toujours, et pas immédiatement, les démolitions prévues, dans un contexte où la demande est de plus en plus tendue. Comment éviter que les projets Anru n’aggravent cette tension ?

Un programme de rénovation urbaine ne peut fonctionner qu’en articulation étroite avec d’autres politiques publiques essentielles que sont la politique de l’habitat, de développement économique, de réussite éducative, de sécurité… Concernant votre question, il ne peut fonctionner qu’en articulation avec une politique de construction et de création de logements sociaux dans l’aire urbaine. C’est la condition pour assurer la reconstitution de l’offre, proposer du relogement et renforcer la mixité sociale dans le cadre d’une stratégie de peuplement à l’échelle de l’aire urbaine qui prenne également en compte l’entrée de nouveaux ménages éligibles au logement social. Un des enjeux est de parvenir à construire des logements sociaux dans les quartiers et dans les villes où il y en a peu.

C’est vrai que le contexte actuel lié à la pandémie peut être un facteur d’inquiétude à court terme, mais je suis sûre que la mobilisation de l’ensemble des acteurs, que ce soient les bailleurs sociaux, les collectivités territoriales et l’État territorial et ses différents opérateurs, permettra de relancer la production de logement social.

Quelle est la marge de manœuvre de l’Anru pour éviter un rétrécissement du parc social ?

Le principe du NPNRU reste la reconstruction d’un logement social reconstruit pour un logement social démoli, sauf dans les territoires dits détendus où le niveau de reconstitution est ajusté aux besoins des territoires et articulé avec les autres dispositifs tels qu’Action cœur de ville. L’engagement des collectivités sur la reconstitution de l’offre, dans le quartier et en dehors des quartiers en politique de la ville, fait automatiquement partie des discussions de chaque comité d’engagement et de chaque revue annuelle de projet.

Les collectivités locales jouent-elles le jeu de la mixité à l’échelle intercommunale de l’aire urbaine ?

Il y a beaucoup de territoires très volontaires et peut-être certains qui le sont moins. L’Anru est toujours questionnante et pose ses conditions. Nous regardons la politique de reconstitution de l’offre, la politique de peuplement et nous interrogeons les collectivités sur leurs travaux dans le cadre de leur conférence intercommunale du logement.

“Le principe du NPNRU reste la reconstruction d’1 logement social reconstruit pour 1 logement social démoli.”

Du point de vue de la rénovation urbaine, la mixité sociale et la lutte contre la ségrégation territoriale - qui sont au fondement du mouvement - amènent à privilégier la reconstitution des logements très sociaux en dehors des quartiers de la politique de la ville et la reconstitution sur site de logements plutôt en accession ou en locatif intermédiaire, notamment avec le concours d’Action Logement, au titre des contreparties foncières et en droits de réservation qui lui sont cédés.

Certains quartiers doivent également faire face à des situations de copropriétés dégradées, un sujet quelque peu mis de côté dans le premier programme…

L’acquisition-amélioration d’immeubles par les bailleurs vous semble-t-elle une piste intéressante ?

L’habitat indigne et l’habitat dégradé dans le parc privé sont un enjeu auquel nous allons devoir mieux faire face dans les prochaines années. Nous intervenons déjà conjointement avec l’Anah dans le cadre de programmes NPNRU actuels. Comme sur tous les sujets, il faut multiplier les outils, les articuler, faire du cousu main et s’adapter à la réalité des territoires. L’acquisition-amélioration par les bailleurs sociaux peut être une bonne piste dans certains territoires et le NPNRU peut majorer ses financements pour leur faciliter cet investissement. Dans d’autres territoires, il sera pertinent que la copropriété reste privée, avec un accompagnement de la puissance publique. Il n’y a pas de réponse unique.

Comment l’Anru aborde-t-elle l’enjeu de la transition écologique ?

L’Agence soutient à la fois la qualité des logements via la rénovation thermique et la production de logements BBC. Derrière, ce sont des économies sur les charges de fonctionnement et un confort de vie amélioré pour les habitants. L’Anru dispose d’un pôle de réflexion sur l’innovation durable, qui accompagne les porteurs de projet. Nous devons être exemplaires car nous construisons des quartiers pour longtemps, pas pour 10 ou 20 ans. L’Anru a accompagné plusieurs dizaines d’opérations innovantes dans le cadre du PIA, dont un certain nombre sont portés par des bailleurs sociaux. Elle a aussi lancé “Quartiers fertiles” : 100 sites sélectionnés en France, avec des projets d’agriculture urbaine… Nous encourageons les projets de désartificialisation des sols, comme par exemple reprendre un parking pour y mettre des arbres.

L’Anru porte-t-elle une doctrine sur les questions de densité et de densification, notamment dans le cadre de l’objectif ZAN à 2050 inscrit dans la loi Climat et Résilience ?

L’Anru n’a pas de dogme, elle fait du “cousu main”. Elle finance des projets qui, eux, portent une ambition de densification ou de dédensification. Elle analyse la pertinence du projet par rapport à la situation locale et aux dysfonctionnements urbains du site. Il y a des quartiers en surdensité, beaucoup de béton et peu d’arbres, où il peut être pertinent de redonner une place à la nature quand on démolit des bâtiments. Et il y a des quartiers où, au contraire, la construction a été extensive, avec de grands espaces vides, parfois arborés ce qui est agréable, parfois non, et alors densifier peut avoir du sens.

L’objectif de zéro artificialisation nette est un sujet que nous devons prendre en compte comme tous les acteurs de l’aménagement. Mais je ne pense pas que ce sera dans les quartiers, dont beaucoup disposent de réserves foncières fortes, que nous aurons le plus de difficultés à le mettre en œuvre. Nous avons de l’espace et nous savons reconstruire la ville sur la ville !

Que reste-t-il des piliers de l’Anru inscrits en 2003 ?

L’Anru a été fondée avec quelques principes et valeurs clés qui sont toujours d’actualité : investir pour les habitants des quartiers populaires, résoudre les dysfonctionnements urbains, soutenir un projet global qui intègre à la fois habitat, aménagement et équipement. C’est la marque de fabrique, avec beaucoup d’autres choses : l’innovation, le fait de s’entourer de personnes qui pensent la ville, la projection pluriannuelle…

Le nouveau programme de renouvellement urbain apporte quelques inflexions, comme la reconstitution de l’offre hors site : 60% sur le premier programme, 16% à ce stade de validation. Il prend beaucoup plus en compte les équipements (écoles, centres sociaux, crèches…). La philosophie du “cousu-main” s’est imposée, notamment concernant l’équilibre entre démolition et requalification : parfois il est nécessaire de démolir, pour pouvoir percer une route, désenclaver, ou parce que l’immeuble est trop dégradé, parfois nous pouvons réhabiliter… En la matière, les bailleurs sociaux savent désormais réhabiliter des immeubles de manière extrêmement qualitative. Cet acquis nous permet aussi d’envisager les projets différemment.

Votre profil diffère quelque peu de ceux de vos prédécesseurs. N’allez-vous pas regretter le “terrain” ?

J’ai travaillé en collectivité territoriale, en préfecture et en cabinet auprès du Premier ministre et du président de la République. Cette expérience multiple m’a convaincue que les projets ne peuvent réussir que s’ils sont partagés et co-portés par l’ensemble des acteurs.

“L’Anru n’a pas de dogme, elle fait du “cousu main””.

Après, je pense que la fonction de directeur général ou directrice générale de l’Anru est une fonction de terrain. Je ne la conçois pas comme un métier de bureau où je resterais 5 jours sur 5 à Paris - et bientôt à Pantin - pour observer de loin les projets se mettre en œuvre. Je me déplace 1 à 2 jours par semaine pour voir leur avancement, rencontrer les élus locaux et les habitants des quartiers, les associations, les bailleurs… parce que c’est là qu’on comprend les enjeux, les besoins, et que viennent de nouvelles idées pour construire les quartiers de demain.

Propos recueillis par Valérie Liquet

(1) Anne Claire Mialot était précédemment préfète à l’égalité des chances de Seine-Saint-Denis. Elle avait auparavant travaillé en cabinet, auprès des Premiers ministres Manuel Valls et Bernard Cazeneuve et à l’Elysée avec Emmanuel Macron, après un début de carrière en collectivité, au Conseil général de la Nièvre puis à la Communauté d’agglomération de Cergy-Pontoise.