L'Union sociale pour l'habitat
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La participation des habitants : un moteur de l'innovation sociale AH

Un colloque organisé le 2 juin a clôturé le programme de recherche soutenu par l’USH et la Banque des Territoires sur les pratiques collaboratives dans l’habitat social. Il en résulte que, malgré les difficultés à mettre en œuvre la participation, celle-ci reste un moteur de l’innovation sociale des organismes Hlm et une inspiration pour améliorer le fonctionnement démocratique de la société.

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Organisé à l’École nationale d’architecture de Paris-Val de Seine, le colloque du 2 juin a présenté les résultats de la recherche sur les pratiques collaboratives dans l’habitat social (2019-2021) qui dépassent le cadre de la seule concertation(1), posant la question du renouveau des modes de relations entre organismes Hlm et locataires. Les participants représentaient un large éventail d’acteurs (chercheurs, élus locaux, organismes Hlm, associations) invités à se saisir de ces résultats émanant du terrain, dans le but de les discuter et de se les approprier en fonction de leur propre contexte local.

 

Effets de genre

Maîtresse de conférences en sciences humaines et sociales à l’ENSA Paris-Belleville, Laetitia Overney s’est interrogée sur les effets de genre induits par ces dispositifs. Elle a observé, lors de précédentes recherches dans le quartier de La Duchère à Lyon, que les femmes s’engageaient plus que les hommes dans les pratiques collaboratives. Les participants aux collectifs qu’elle étudiait étaient majoritairement des femmes exerçant dans leur quartier des métiers salariés qui les situaient à des postes d’observation privilégiés. Bien informées et davantage inscrites dans les réseaux de solidarité que les hommes, elles assuraient également l’essentiel, voire la totalité des tâches administratives, ce qui est une constante dans les milieux populaires. Laetitia Overney s’interroge cependant sur les conséquences de ces dispositifs collaboratifs. Ne risquent-ils pas d’assigner les femmes, même involontairement, à certaines activités socio-culturelles au détriment d’actions revendicatives plus émancipatrices ?

 

Habitants ou locataires ?

Céline Di Mercurio, responsable du développement social des quartiers, de l’inclusion numérique et de l’innovation sociale à l’USH, observe une évolution qui a conduit au fil des ans le locataire Hlm à devenir un locataire/habitant en lien avec son territoire puis un locataire/citoyen doté d’une volonté d’agir. Parallèlement, les organismes Hlm sont devenus progressivement des acteurs de la cohésion sociale. Cependant, si la participation des locataires est difficile à mettre en œuvre, elle reste un moteur d’innovation sociale des organismes Hlm. Mais est-elle toujours nécessaire ? Le premier adjoint à la mairie de Cachan (94), Camille Vielhescaze, voit dans l’injonction à participer adressée aux locataires Hlm un paradoxe : “Ce sont toujours les habitants des mêmes quartiers qui devraient participer alors même que leurs réseaux de solidarité y sont souvent bien plus développés qu’ailleurs.”

Co-animatrice du programme de recherche et professeure à l’École d’urbanisme de Paris, Claire Carriou a replacé la question de la participation habitante dans le temps long et montré qu’elle a toujours été une problématique à résoudre, qu’elle est évolutive, intimement liée aux transformations du Mouvement Hlm qu’elle contribue à structurer. Aux yeux de Claire Carriou, “c’est une catégorie en mouvement”.

Le rôle des contextes locaux

Ces conclusions sont confirmées par deux monographies. Celle du jardin partagé de Bonneuil-sur-Marne (94), une commune qui compte 76% de logements sociaux, a été présentée par Sylvaine Le Garrec, sociologue et chercheuse indépendante : “Ce jardin est né à l’initiative des habitants dans le cadre du conseil citoyen et de la dynamique créée par le programme de renouvellement urbain (PRU). Son but était d’améliorer l’image du quartier et de le rendre plus agréable à vivre.” Il a reçu le soutien de Valophis Habitat à travers son pôle DSU et d’autres acteurs institutionnels. Géré par deux locataires référents, le jardin a bien fonctionné et attiré de plus en plus. Son déplacement est en cours dans le cadre du PRU.

La seconde monographie concerne une initiative de l’ESH Famille & Provence dans le quartier d’Encagnane (64% de logements sociaux) à Aix-en-Provence. Séverine Bonnin-Oliveira, maîtresse de conférences à Aix-Marseille Université a rappelé le contexte d’un organisme Hlm “tourné vers l’innovation sociale et le développement local”. La plateforme, “easipourtous”, est née de ces orientations avec l’intention d’aller vers les habitants, de recueillir et de faire incuber leurs projets pour les mettre ensuite en œuvre avec l’appui de partenaires institutionnels à chaque fois que nécessaire (ville, associations, centres sociaux…). Dans ce cadre, l’ESH a développé une culture de l’innovation sociale et s’est dotée de compétences sur la recherche de financements publics et privés. Ces deux exemples de pratiques collaboratives montrent le facteur décisif des contextes locaux dans leur émergence et la vanité de rechercher des recettes transposables partout.

En contrepoint, le sociologue Thierry Oblet, maître de conférences à l’université de Bordeaux, a rappelé que, dans les années fastes de la politique de la ville, la question de la participation des habitants était intimement liée au projet porté par cette politique publique. Pourquoi et comment a-t-elle été délégitimée ? Qu’a-t-on perdu lorsque les porteurs de pancartes sont devenus des porteurs de projet ? Faut-il, et comment, repolitiser la participation ? Cela supposerait une plus grande part de pouvoir de décision aux locataires, a remarqué Cécile Belard du Plantys, directrice générale de Paris Habitat. Pour Slimane Tir, directeur du renouvellement urbain et des relations aux territoires d’Habitat du Nord, la participation citoyenne fait partie de la conception même de la mission sociale Hlm et doit être pensée et organisée comme telle. Aux yeux du président de la Fédération nationale des centres sociaux, Tarik Touahria, la participation fonctionne vraiment quand “les décideurs et les techniciens acceptent une relation d’égalité avec les habitants”.

Thierry Oblet a également alerté sur le piège que peut receler la participation pour les habitants. Ils peuvent par exemple être d’accord sur une rénovation mais pas sur l’augmentation de loyer qui s’ensuivrait. Exemple repris par Adrien Delacroix, adjoint au maire de Saint-Denis et président de Plaine Commune Habitat, à propos des enjeux de la transition écologique : “L’amélioration des performances énergétiques du bâti entraîne une hausse des loyers qui pose la question de savoir où mettre le curseur. Mais si on réhabilite a minima, les objectifs de réduction des émissions de CO2 passent à la trappe.”

Être clair sur les objectifs de la participation

À travers l’étude des pratiques collaboratives, l’équipe de recherche a discerné une tendance des organismes Hlm à rechercher “une sorte d’habitant idéal qui n’existe pas dans la réalité”, selon Sabrina Bresson, co-animatrice de la recherche et maîtresse de conférences à l’ENSA Paris Val-de-Seine. Pour réduire cet écart, Xavier Rouquérol, directeur de l’Innovation sociale de Famille & Provence, insiste sur la nécessité “d’être clair sur ce qui est attendu de la participation et de savoir écouter les habitants afin qu’ils n’aient jamais le sentiment de participer pour rien.”

Camille Floderer, docteure en science politique (CHERPA-IEP d’Aix-en-Provence), a présenté les effets contrastés des dispositifs collaboratifs sur les habitants. Ils génèrent des relations de sociabilité actives et essentielles au “sentiment de bien vivre”. On y trouve aussi des logiques de distinction, de refus d’avoir à côtoyer des plus pauvres que soi et des fractures culturelles qu’une référente de jardin partagé évoque ainsi : “Elles sont à l’écart, tu vois ? Elles disent que leur culture ne leur permet pas de manger avec nous.”

Sur le pouvoir d’agir des habitants, objectif fréquemment avancé par les bailleurs, les dispositifs font émerger des formes de mobilisations collectives mais, bien qu’utiles là encore au développement de lien social, elles sont souvent fragiles et temporaires. Peut-il en être autrement ? Comme l’a souligné Alain Gaulon, secrétaire de la CNL, “la préoccupation majeure des locataires est de savoir comment payer le loyer, les charges et les courses avant de s’intéresser à la gestion du jardin partagé.” En conclusion, Thierry Asselin, directeur des politiques urbaines et sociales à l’USH, a reconnu l’intérêt de ces dispositifs en subordonnant leur efficacité au fait “de montrer d’abord aux habitants que nous sommes en capacité de leur fournir le service de base”, c’est-à-dire les loger à des conditions de coûts et de confort qui leur permettent de mieux vivre.

(1) Ce programme de recherche a été conduit par une équipe issue de quatre laboratoires : LAVUE (ENSA Paris Val-de-Seine), Lab’urba (École d’urbanisme de Paris), LIEU (Aix-Marseille Université), Clersé (Université de Lille). Soutenu par l’USH et la Banque des Territoires, il s’est déroulé dans trois régions auprès de neuf organismes Hlm : Habitat du Nord, Lille Métropole Habitat et Clésence (Hauts-de-France) ; Côte d’Azur Habitat, Famille & Provence, Logis Familial (PACA) ; Hauts-de-Seine Habitat, Emmaüs Habitat et le Groupe Valophis Habitat (Île-de-France). Les trois Associations régionales Hlm concernées ont également participé aux travaux. 

A noter : des actes seront publiés dans la collection des cahiers de l’USH. Un dossier est consultable en ligne sur le centre de ressources de l’USH.

Contacts USH : Dominique Belargent, dominique.belargent@union-habitat.org et Céline Di Mercurio, celine.dimercurio@union-habitat.org 

 

Pour en savoir plus : Les présentations du colloque "Faire avec les habitants : des collaborations renouvelées dans l’habitat social ?" - 2 juin 2022