L'Union sociale pour l'habitat
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Les plénières du Congrès : comment penser, (re)construire, (ré)inventer et gérer la ville heureuse et inclusive ? AH

Les modèles qui ont présidé à la conception de la ville ont évolué et placent ses acteurs dans une réflexion complexe sur la forme, le périmètre et les caractéristiques qu’elle doit désormais intégrer pour être une "ville heureuse". Entre démolition, reconstruction et adaptation, la ville d’aujourd’hui doit prendre en compte les aspirations des habitants, les associer et anticiper les évolutions et les besoins qui se feront jour demain, en lien avec les enjeux environnementaux.

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Avant de trouver les solutions adaptées pour réinventer la ville, la question se pose de ce qui définit une ville heureuse. Est-ce une ville coproduite avec ses habitants, sans exclusion, dans laquelle les gens peuvent vivre ensemble ? Une ville capable d’évoluer pour intégrer, dès aujourd’hui, les enjeux auxquels elle devra faire face demain ? Pour Rachid Kaddour, géographe à l’École normale supérieure d’architecture de Saint-Étienne, la ville heureuse doit pouvoir satisfaire aux besoins physiques de ses habitants - avec un air non pollué, une nourriture et une eau saines - et elle doit être partagée, offrant à tous un habitat confortable, des équipements et des services, des échanges. Pour Jean-Luc Vidon, une ville heureuse n’est pas statique, mais elle évolue. Le président de l’AORIF estime que "c’est aujourd’hui, souvent, une ville qu’on va reconstruire, qui va essayer d’éviter l’étalement urbain et qui va chercher à inclure."

Alors, faut-il faire table rase du passé au nom d’une nouvelle vision de la ville, plus en adéquation avec son époque, et détruire les grands ensembles ? Sur ce point, Rachid Kaddour formule deux réactions, en lien avec la recherche à laquelle il participe sur Firminy, dans la Loire(1) : en premier lieu, il se méfie des assertions telles qu’"il faut viser le bonheur". Il en prend pour exemple les écoquartiers d’aujourd’hui, "dans lesquels on impose aux gens une façon d’habiter, une manière d’être heureux, comme on le faisait à l’époque de Firminy", et considère que certains atouts méritent d’être conservés et valorisés : la présence de nombreux équipements, d’espaces végétalisés en pleine terre, non pollués, et la hiérarchisation des voies de circulation avec un cœur exclusivement piéton. "Le projet socio-politique qui était porté, de proposer un logement le meilleur possible au plus grand nombre, de manière accessible en termes de revenus, est le modèle qu’il faut préserver", analyse-t-il.

Détruire, reconstruire ou "réenchanter"

Réenchanter, c’est le choix qu’a fait Aquitanis, comme le présente Claire Gelain, responsable du pôle gestion locative. Plutôt que de démolir le quartier Le Grand Parc, à Bordeaux(2), l’Office a essayé de "régénérer la modernité, en ajoutant des jardins d’hiver et en laissant une pièce dans laquelle chaque occupant peut décider de sa manière d’habiter." Ce projet a été conduit en incluant les habitants en amont, une action qualifiée d’"indispensable" par Jean-Yves Mano. "Mais en même temps, la notion de bonheur est peut-être différente de celle qu’imaginent les architectes, interroge le président de la CLCV. Regardez ce qui se passe : chaque fois qu’on démolit des grands ensembles, les gens pleurent parce qu’ils y ont été heureux. Au-delà du logement, beaucoup d’habitants pensent ne pas avoir le droit d’accéder au "beau", c’est-à-dire un logement de qualité, dans un quartier incluant des commerces, des lieux de vie communs."

Pour Patrick Bouchain, architecte, Grand Prix de l’urbanisme 2019, "on ne peut pas faire table rase sur la précédente table rase. On doit avoir une deuxième couche sociale. La ville heureuse, c’est la ville qui réintègrera le social non pas au niveau d’un modèle social construit, mais d’un modèle social d’acteurs et d’actions." Un message qu’approuve Valérie Flicoteaux, urbaniste, architecte et vice-présidente du Conseil national de l’Ordre des architectes : "Aujourd’hui on fait la ville différemment. Tout le monde est conscient qu’il faut aussi savoir faire la ville sur la ville. Les architectes contemporains sont complètement dans cette mouvance."

Pour Philippe Bies, conseiller eurométropolitain et adjoint de la commune de Strasbourg, plus qu’aux architectes, c’est aux élus de construire la ville heureuse. "Ils ont la responsabilité d’avoir une vision et de la confronter au quotidien, ils ont la charge de coordonner les acteurs et de faire en sorte que les habitants puissent être associés le mieux possible à la transformation de leur ville, puisque la ville se transforme tous les jours." La ville heureuse serait donc une question de gouvernance, estiment plusieurs intervenants. "L’aménagement du territoire, c’est un peu l’affaire de tous, partage Valérie Flicoteaux. On ne réfléchit pas à une politique d’aménagement commune par commune, mais à l’intérieur d’une collectivité urbaine, avec une gestion de l’acte de construire et des réglementations d’urbanisme à l’échelle du territoire. Les territoires se sont trop souvent vécus en concurrence alors qu’ils pourraient jouer de leur complémentarité."

Le rôle indispensable du logement social

Les bailleurs sociaux n’attendent pas toujours, cependant, la mise en place de politiques locales pour lancer "de petites utopies", comme les qualifient Claire Gelain, et expérimenter. Aquitanis a ainsi réalisé une opération d’habitat participatif locatif, travaillant pendant quatre ans avec les futurs locataires "pour construire le mode d’habitat dont ils avaient envie". L’Office s’interroge sur la possibilité de créer un syndic de locataires, afin de co-gérer les lieux avec eux et de les responsabiliser.

Le rôle des bailleurs sociaux est "déterminant" dans la construction de la ville heureuse, considère Philippe Bies, "et il l’a été tout au long de l’histoire de la construction de nos villes parce qu’une ville heureuse, c’est une ville où les plus fragiles peuvent vivre confortablement, avoir un logement, se déplacer librement dans la ville et avoir accès à la santé." C’est même le postulat de départ du logement social, qui, dès son origine, visait à supprimer les problèmes d’insalubrité, puis plus tard, les bidonvilles, comme le rappelle Jean-Luc Vidon. Aujourd’hui, "le rôle des bailleurs sociaux est de permettre tout simplement l’accès au logement, mais au-delà, d’offrir les services adaptés sur les questions environnementales, de santé, de précarité énergétique, de vieillissement, qui feront en sorte que la ville ne devienne pas inaccessible." "C’est pour cela que l’APL est indispensable et que le logement social est essentiel, ajoute Patrick Bouchain. Le logement social est fondamental, c’est ce qui permet cette harmonie sociale. Mais on doit peut-être changer son modèle ou son image, pour l’élargir et le saupoudrer sur l’ensemble du territoire. Il n’y a pas que les métropoles."

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Construit dans les années 1950, Firminy-Vert se définit par la mise en œuvre de principes et de normes d’aménagement. Un modèle de la modernité aujourd’hui rejeté par les habitants, avec 20% de vacance. 

À quoi doit ressembler la ville de demain ?

Élus, bailleurs sociaux, habitants… la question se pose à tous du type de ville qu’ils souhaitent et du périmètre qu’elle doit occuper. Philippe Bies s’exprime en faveur de sa densification, à condition que la métropole "réussisse ce maillage territorial de manière à ce que les emplois qui y sont concentrés puissent aussi aller dans les villes moyennes ou les centres-bourgs. La ville peut être compacte, mais elle ne doit pas être standardisée. Car le risque, c’est que ce standard, dans vingt ans, ne soit peut-être plus adapté à l’évolution de notre monde." Il en prend pour exemple la place de la voiture, que les élus doivent questionner dès aujourd’hui afin de ne pas créer de parkings souterrains inutiles.

Jean-Luc Vidon relève la complexité que cette réflexion génère à la fois pour les élus et pour les organismes. "Il y a les habitants d’aujourd’hui et il y a les habitants de demain, qui ont besoin que la ville évolue pour être heureuse dans vingt ans. Et il y a tous ceux qui aujourd’hui voudraient vivre dans la ville heureuse parce que des villes comme nos métropoles attirent des gens qui viennent de loin et doivent doit être capables d’intégrer ces personnes, de ne pas les laisser au bord du boulevard périphérique." Pour Jean-Yves Mano, la mixité est un élément clé. "Elle s’organise, à condition que les décideurs dans les attributions de logement respectent la ventilation des revenus des personnes pour qu’il y ait une harmonie dans un immeuble. On ne réinvente rien. Haussmann construisait ses bâtiments avec des étages nobles et moins nobles, et ça fonctionnait bien." Rejetant les politiques de zonage qui, selon elle, "fabriquent de la ségrégation", Valérie Flicoteaux prône une "intensification de la ville avec intelligence", en préservant la ressource foncière, sur des terrains déjà construits. "Nous devons revoir nos priorités et dialoguer autrement. De toute façon, les questions de changement climatique amènent des problématiques qui vont nous obliger à inventer de nouveaux modèles", conclue-t-elle.

(1) "Firminy, de la ville moderne à la ville durable", recherche menée par l’Université et l’école d’architecture de Saint-Étienne, dont l’USH et le ministère de la Culture sont partenaires. Lire Actualités Habitat n° 1076 du 15 avril 2018, p. 11.
(2) Lire Actualités Habitat n° 1084 du 30 août 2018, p. 21.

Intervenants : Patrick Bouchain, urbaniste-architecte-scénographe ; Philippe Bies, Eurométrope et commune de Strasbourg ; Valérie Flicoteaux, Conseil national de l’Ordre des Architectes ; Claire Gelain, Aquitanis ; Rachid Kaddour, géographe ; Jean-Yves Mano, Consommation Logement Cadre de Vie (CLCV) ; Jean-Luc Vidon, Aorif et ICF Habitat La Sablière.

Animation : Olivier de Lagarde, journaliste.