L'Union sociale pour l'habitat
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Les plénières du Congrès : territoires en crise, sortir des caricatures, prévenir les ruptures AH

La crise des Gilets jaunes a révélé un élargissement du spectre des territoires qui présentent un réel risque de fracture sociale et territoriale. Sur ces territoires, les organismes Hlm sont souvent les premiers à devoir agir face aux risques de rupture, mais aussi les premiers à alerter sur les fractures à l’œuvre. Quelles actions mènent-ils ? Et jusqu’où peuvent-ils aller ?

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"La crise faisait référence à des sujets que les bailleurs portent depuis longtemps : la question de l’accès aux services, de la mobilité. Le logement social tient bien sa place. Il n’a pas été pointé du doigt", relève Sophie Lafenêtre, directrice générale de l’EPF Languedoc-Roussillon. Seine-Saint-Denis Habitat s’en est étonné et a lancé une étude pour comprendre pourquoi les Gilets jaunes n’étaient pas présents sur le département. Pour son directeur général, Patrice Roques, "l’écart de prix du loyer en Île-de-France entre le logement social et le logement privé agit comme un bouclier par rapport à d’autres régions où le logement social flirte avec les prix du privé". Pascal Barbottin, directeur général de Patrimoine SA Languedocienne et du groupe Midi Habitat, constate, lui, "des différences entre le sentiment d’abandon que manifestent les Gilets jaunes et la déclassification ressentie par les habitants des quartiers, sur des thèmes comme l’éducation, la formation, l’emploi et la sécurité".

Les bailleurs sociaux n’en sont pas moins concernés par un mouvement qui pose le problème de l’éloignement de l’emploi par rapport au domicile. Pour les participants, cette crise révèle un risque réel de fracture sociale et territoriale. "Il y avait des signaux lourds avant la crise, estime Laurent Lorillard, directeur général de France Loire, une perte d’attractivité de certains territoires, qui modifie considérablement l’attractivité du parc de logements dans les territoires détendus par rapport à des territoires plus privilégiés." Cette absence d’attractivité, favorisée par "des territoires qui ne se régénèrent plus", crée un sentiment d’impuissance et d’abandon, ressenti à la fois en QPV, en centres-villes anciens dégradés, en territoires péri-urbains mais aussi en territoires détendus. Céline Dourdan, directrice générale d’Essonne Habitat, rappelle que "le patrimoine social se précarise de plus en plus, avec des problématiques de fragilité sociale et économique, qui se concentrent notamment en QPV. Et ce sont souvent les plus vulnérables qui sont les plus touchés par les crises et par les mutations."

Quelle densification pour les villes ?

Gentrification des métropoles avec exclusion progressive des classes moyennes, crise du modèle d’aménagement de pavillons individuels "émiettés" dans les campagnes, désertification des services publics sont autant de causes de fractures territoriales et de perte d’attractivité. Si les participants insistent sur l’importance de ne pas opposer rural et urbain, la crise des Gilets jaunes pose cependant la question de la densification des villes. "On n’a pas de vacance dans les pavillons, souligne Laurent Lorillard, mais on l’a dans le logement collectif, dans les zones urbaines. Il faut densifier les zones très urbaines, pour éviter leur étalement. Il faut faire du pavillon raisonné, proche des zones d’emploi, parce que ça correspond aux attentes des habitants", plaide-t-il. Patrice Roques estime pour sa part que les bailleurs sociaux ont une part de responsabilité parce qu’ils cèdent à la demande des élus de construire des logements sociaux loin de la ville, "parce que tout le monde veut son jardin. Dès que je vais voir un maire pour densifier, il me dit : "pas ici, il faut que je construise une école". La densité à Paris, c’est 21 000 habitants par m2, en Seine-Saint-Denis c’est 6 000, à La Rochelle c’est 2 000. Quand en parle-t-on ?", s’interroge-t-il. Il propose également d’accorder une dotation de solidarité urbaine supérieure aux maires qui densifient leurs villes. "Est-ce que le mouvement se serait enflammé de la même manière si les personnes qui ont dû quitter les cœurs de bourgs ou les villes moyennes et ont dû s’installer en périphérie avaient été entendues, questionne pour sa part Muriel Boulmier, présidente de l’Union régionale Hlm de Nouvelle-Aquitaine. Si un dialogue avait été installé, ce sentiment de déclassement aurait sans doute été atténué et on aurait pu construire avant que les villes s’enflamment". Elle se dit favorable "à des solutions de densification plus douces que les petites maisons avec des jardins, qui ne heurtent pas ceux qui vont y habiter. Autrement, nous aussi, nous passerions à côté de la cible. C’est tout ce travail avec les élus locaux et les habitants que nous devons mener en sérénité". "A priori, on ne va pas fermer toutes les petites et moyennes villes de France. Il y a une question de limite à la concentration, la densification et la métropolisation, considère pour sa part Sophie Lafenêtre. La réponse doit être le sur-mesure. Il faut évoluer avec la société. Cet attachement à une identité, à un village est en train de monter. Là où je vis, je veux être bien". Elle souligne que le coût du foncier pose également un problème, à la fois en milieu rural et urbain.

Les réponses des bailleurs sociaux

Pour Céline Dourdan, les bailleurs sociaux ont d’autres atouts que le logement locatif pour éviter le sentiment de déclassement de certains. "Le PSLA est une solution pour proposer à nos locataires de devenir propriétaires sur une accession douce. Il faut l’accompagner de solutions pour les habitants. Il faut des commerces, une vision différente, voir quelles solutions on peut proposer, en particulier aux jeunes". L’habitat participatif apporte une autre réponse aux habitants. "Ces projets sont compliqués à monter mais on doit les mettre en avant à titre d’exemples", prône Laurent Lorillard. "Il faut éveiller chez nos locataires une envie d’être associés au projet", poursuit Céline Dourdan.

Si le logement social a été moins impacté par la crise des Gilets jaunes, c’est aussi grâce aux solutions complémentaires qu’il apporte pour jouer un rôle de "rassembleur". "Depuis des années, le monde du logement social invente des partenariats sur l’innovation sociale, la coopération inter-bailleurs, l’accompagnement social des plus en difficulté, mais aussi pour construire des maisons de santé, rappelle Pascal Barbottin. Tous les bailleurs sociaux sont dans cette dynamique d’accompagnement social au-delà de leur métier de gestion locative". Laurent Lorillard ajoute que "les bailleurs sociaux sont aussi attendus sur le logement privé. Nous avons aussi en charge de devenir des porteurs d’opérations de copropriétés en difficulté."

Est-ce bien le rôle des bailleurs sociaux ? interroge l’animateur de la table-ronde. Pour Muriel Boulmier, la réponse est sans appel : "Oui, c’est notre mission de faire qu’un village vive. Nous sommes d’abord des investisseurs, nous sommes aussi des aménageurs et nous sommes également des amortisseurs sociaux des bourgs, des habitants. Nous répondons à notre mission d’intérêt général, au sens européen du terme, à une mission de subsidiarité. Elle justifie que nous pallions les défaillances, pour aménager un cabinet ou une maison de santé, qui créent du développement."

Quelles limites à l’action ?

Pascal Barbottin, avoue se poser régulièrement la question "jusqu’où ne pas aller trop loin ?", pour ne pas se substituer aux pouvoirs publics, en particulier sur la délicate question de la sécurité. "La police, l’État et la justice interviennent dans la mesure de leurs moyens, constate-t-il, mais la question se pose aussi aux bailleurs". Il cite en exemple la création d’un groupement de sécurité et de tranquillité résidentielle monté par les organismes de logement social dans le quartier du Mirail, à Toulouse, en 2016. "Les gens étaient très contents de ne plus être sujets à ce sentiment d’abandon, parce que la nuit, nous, représentants des bailleurs, nous étions là". "C’est une erreur, pour François Schmitt, secrétaire national adjoint de l’AFOC. Ce n’est pas aux bailleurs d’avoir une mission sécuritaire. Ce n’est une solution ni pour les gardiens d’immeubles, ni pour les locataires. La solution revient au service public de la police". Face à ce problème parfois insoluble, Céline Dourdan propose d’adopter dans les quartiers la solution retenue par certains pays du nord de l’Europe, qui consiste à "privilégier des espaces pour les trafics."

Laurent Lorillard revient sur la fraternité et la convivialité qui régnaient sur les ronds-points occupés pendant la crise, et témoignent d’un isolement des personnes sur leur lieu d’habitation. Pour lui, "cette question du vivre-ensemble est centrale". Céline Dourdan acquiesce : "Nous avons le pouvoir d’agir pour le bien-vivre ensemble. Des initiatives naissent un peu partout : on peut mener des ateliers, éduquer les jeunes, leur faire faire du sport, leur faire planter des vergers pour qu’ils mangent bien. Pour que cela marche, il faut porter des initiatives, associer les locataires et trouver des relais. C’est un grand chantier." "Il faut développer des services qui participent du lien social, rebondit Patrice Roques. Ils participent du rôle protecteur du logement social et évitent des crises ou en atténuent les effets sur les territoires." Tous insistent sur la nécessité d’accroître la qualité de service, notamment pour le maintien à domicile des locataires âgés, car "le problème de demain, c’est l’inclusion, en particulier dans les territoires détendus soumis au vieillissement de la population, dont une partie est extrêmement isolée", estime Laurent Lorillard. "Finalement, l’État a vraiment besoin de nous et doit se rendre compte que, s’il ne veut pas de nouvelle crise des Gilets jaunes, il faut qu’il compte sur nous, bailleurs sociaux. Nous avons un véritable rôle et nous sommes un atout pour la mutation de la société", résume Céline Dourdan.

Intervenants : Pascal Barbottin, Patrimoine SA Languedocienne ; Céline Dourdan, Essonne Habitat ; Sophie Lafenêtre, EPF Languedoc-Roussillon ; Muriel Boulmier, Union régionale Hlm de Nouvelle-Aquitaine ; Laurent Lorillard, France Loire ; Patrice Roques, Seine-Saint-Denis Habitat ; François Schmitt : Association Force Ouvrière Consommateurs (AFOC).

Animation : Olivier de Lagarde, journaliste.