L'Union sociale pour l'habitat
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Logement social : la nécessité d'un nouveau récit ? AH

Comment a évolué le regard des parlementaires sur le logement social au cours de ces vingt dernières années ? La réponse se trouve dans le rapport Récits et représentations dans les discours parlementaires sur le logement social dans les années 2000(1). À la veille du Congrès Hlm de Paris, consacré au modèle français du logement social, l’auteur invite à élaborer un nouveau récit pour valoriser le logement social.

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Le logement social aurait-il (vraiment) oublié les pauvres ? La question étonne et choque, mais elle émerge en filigrane du rapport de Yankel Fijalkow, codirecteur du Centre de recherche sur l’habitat (composante du Laboratoire architecture, ville, urbanisme et environnement). Consacrée à l’évolution des représentations du logement social au travers de l’analyse des débats parlementaires, cette recherche porte sur la période 2000-2018 (lire encadré page suivante) et identifie des continuités mais aussi des évolutions fortes et rapides des représentations des parlementaires sur le logement social. De la vision très positive et républicaine du début des années 2000, lors des débats sur la loi SRU, on bascule ces dix dernières années dans la culpabilisation et le reproche : "4 millions de mal-logés malgré les aides importantes de l’État" ; "des APL qui feraient flamber les loyers" ; "une mixité sociale en berne" ; "un accueil trop restreint des populations défavorisées" ; "une production de logements sociaux là où il n’y en aurait pas besoin" ; "des fonds propres dormants", etc. Ces critiques, parfois contradictoires posent, selon Yankel Fijalkow, "la question de la prise en charge du social en France" et préparent "une mise en cause de la vocation généraliste du logement social".

 

Logements Hlm et bailleurs sociaux : une image très positive dans l’opinion publique

L’Union sociale pour l’habitat mesure régulièrement l’image des "logements Hlm" et des bailleurs sociaux auprès du grand public. En mai dernier(1), 56% des Français déclaraient avoir une bonne image des "logements Hlm", contre 38% d’image négative. Ces chiffres sont globalement stables depuis la mise en œuvre de cet outil de mesure, en avril 2011. Par ailleurs, l’image des bailleurs sociaux est aussi très largement positive (53% contre 30%). Dans le détail, 64% des Français considèrent qu’ils "remplissent un rôle essentiel dans les quartiers difficiles" (contre 28%), 60% qu’ils "construisent des logements de qualité" (contre 30%), 55% qu’ils "rendent un service de qualité aux locataires" (contre 35%), 54% qu’ils "rénovent beaucoup de logements" (contre 35%) et 46% qu’ils "sont bien gérés financièrement" (contre 33%). En revanche, la question des attributions est jugée négativement par 46% des personnes interrogées (contre 40%).

(1) Enquête Kantar réalisée par téléphone du 2 au 6 mai 2019 auprès d’un échantillon national représentatif de 981 personnes âgées de 18 ans et plus, constitué selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage, après stratification par région et par taille d’agglomération).

 

Une hiérarchie de valeurs moins opérante qu’auparavant

Bien sûr, les majorités se sont succédé depuis vingt ans, et la majorité actuelle est bien différente, notamment sociologiquement, de celles qui l’ont précédée. Bien sûr, tous les parlementaires ne sont pas alignés sur ce discours culpabilisateur, loin s’en faut. Mais, c’est l’un des intérêts de cette recherche, ces représentations sont réelles dans les débats parlementaires depuis de longues années, y compris au sein de majorités alors en place. Toutefois, les politiques qui auraient pu en découler ne sont pas parvenues à s’imposer. La hiérarchie des valeurs qui structure le logement social, issue de sa longue histoire, restait opérante et constituait un appui au travail d’influence du Mouvement Hlm. Mais les temps ont changé… La dénonciation des fameux "dodus dormants" dans un contexte de mal-logement est un récit qui fait écho chez certains politiques qui "privilégient désormais dans tous les domaines les sujets à forte charge émotionnelle", souligne Yankel Fijalkow. En réponse, l’approche rationnelle qui consiste à rappeler les succès du modèle du logement social au cours de son histoire ne frappe plus les imaginations. Ainsi, l’accompagnement du développement économique du pays dans les Trente Glorieuses, l’accès au confort pour des millions d’habitants, l’accueil des rapatriés d’Algérie ou des immigrés venus participer à la transformation du pays, l’engagement pour la mixité sociale ou la démocratie dans l’habitat, l’innovation dans de nombreux secteurs, le soutien à l’économie de la construction ou de la réhabilitation ou, plus récemment, l’immense chantier de la transformation des grands ensembles, le doublement de la production de logement sociaux, l’amélioration continue des services aux locataires ne semblent plus pouvoir fonder, à eux seuls, l’adhésion au modèle du logement social.

Autre constat, le logement social accueille beaucoup de personnes défavorisées, au point que certains quartiers connaissent des processus de spécialisation qui rendent de plus en plus difficile la réponse à l’objectif de mixité sociale. Mais dans le discours de mise en cause du logement social, l’accueil des plus pauvres ne serait pas suffisant. Et comme le souligne Yankel Fijalkow, "dire que tourner le dos à la vocation généraliste du parc social aboutirait au renforcement des ghettos n’est pas entendu."

Un nouveau récit pour le logement social

Pour répondre à ce discours politique qui s’est structuré sur le mode émotionnel, le codirecteur du Centre de recherche sur l’habitat invite à rebâtir un récit aussi puissant que celui qui eut cours lors de la reconstruction d’après-guerre. "Un récit qui serait construit sur les réponses du logement social aux vulnérabilités de toute nature qui sont celles de notre société, de ses habitants et de ses territoires. Notamment les vulnérabilités résidentielles que la politique du logement qui se met en place ne manquera pas de multiplier". Dans une société qui s’est profondément transformée en un demi-siècle, les organismes Hlm contribuent à apporter des solutions aux désordres engendrés par la société urbaine : impacts ségrégatifs de la métropolisation, inégalités grandissantes dans l’accès au logement et aux services associés, renforcement de la conflictualité entre individus et entre groupes sociaux dans la ville dense, dérèglements environnementaux et climatiques grandissants, éloignement de la décision et déficit démocratique, délaissement de nombreux territoires devenus des "trappes à pauvreté", désinvestissement de nombreux centres et quartiers anciens, etc. Ces nouveaux défis sont suffisamment importants pour que la participation du logement social à leur prise en charge puisse constituer le creuset d’un nouveau récit, ou pour le moins, compléter le récit historique du logement social.

Prendre en charge les situations de vulnérabilité résidentielle

Dans le domaine résidentiel, ces vulnérabilités peuvent provenir du poids de la transition énergétique difficilement supportable par les ménages, de l’ensemble des problèmes liés à la monoparentalité, des difficultés d’ancrage des migrants et/ou de leurs descendants, de l’insécurité, des troubles du voisinage, du vieillissement de la population, de la cohabitation intergénérationnelle… "À ce stade, indique Yankel Fijalkow, la réflexion reste encore un peu conceptuelle, mais il s’agirait d’apporter une réponse à chaque fois qu’un ménage peine à maîtriser son environnement résidentiel et entre en situation de vulnérabilité." Des expériences d’habitat contributif ou participatif ainsi que le renforcement de la proximité entre bailleur et locataire constituent des réponses parmi d’autres. Elles pourraient, selon l’auteur du rapport, contribuer à structurer un récit autour des vulnérabilités, en réponse au discours politique ambiant sur la remise en cause du modèle du logement social.

Ce récit sur la prise en charge des vulnérabilités viendrait en appui d’arguments cités par le rapport pour contrebalancer certaines orientations du gouvernement. Par exemple, quand il demande d’augmenter les ventes de logements sociaux pour financer la construction, l’argument de la stabilité et de la sécurité résidentielle a une valeur rationnelle qui serait étayée par le récit des vulnérabilités ; de même sur la promotion de la mobilité, perçue comme un nouvel eldorado par la majorité politique actuelle, quand une bonne part de la population tient à préserver ses relations sociales ainsi qu’une intégration dans son logement et son territoire. C’est "en développant des services de proximité qui mobilisent le lien social que les organismes peuvent pallier la vulnérabilité résidentielle", estime Yankel Fijalkow. Cette première approche invite à approfondir la réflexion au sein des organismes et du Mouvement Hlm afin de compléter le récit du logement social en prenant appui sur ses valeurs historiques, avec l’objectif de recueillir une adhésion encore plus vaste. Rendez-vous au Congrès Hlm de Paris.

(1) Yankel Fijalkow, Récits et représentations dans les discours parlementaires sur le logement social dans les années 2000, Rapport pour l’Union sociale pour l’habitat, juin 2019 ; disponible sur le centre de ressources de l’USH.

Contact : dominique.belargent@union-habitat.org

 

Les débats parlementaires passés au crible

Le rapport sur l’évolution des représentations politiques du logement social au travers de l’analyse des débats parlementaires puise dans les ressources en ligne, disponibles auprès du Sénat et de l’Assemblée nationale, ainsi que dans la presse qui rapporte ces débats. La période étudiée commence au moment de la préparation de la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU) en 2000 et couvre tous les débats sur les lois concernant le logement social jusqu’à la loi ÉLAN, adoptée en 2018. À partir d'une analyse de contenu thématique et d’un système d’oppositions d'un corpus de plus de cinq cents pages, le rapport identifie les représentations et les valeurs qui en émergent ainsi que les normes et les mots d’ordre qui en découlent et orientent l’action des pouvoirs publics. Il a été réalisé avec le soutien technique de Yaneira Wilson, doctorante au Centre de recherche sur l'habitat.