L'Union sociale pour l'habitat
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Mieux comprendre les dynamiques de voisinage AH

Les relations de voisinage font l’objet d’une vaste enquête conduite par une équipe de chercheurs de l’université de Lyon 2 avec l’appui de l’Institut national des études démographiques (INED). Le séminaire, organisé fin 2017 avec les bailleurs sociaux engagés dans la démarche, a soulevé les principales problématiques que pose le voisinage et que la recherche va s’employer à éclairer.

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En quoi consiste les relations de voisinage, comment évoluent-elles dans le temps, quelle est leur place dans l’intégration sociale et urbaine des individus, de quelle façon ces relations sont-elles impactées par la mixité ou son absence ? Ces questions et d’autres se posent dans un contexte de crise supposée des relations de voisinage. Une crise "par défaut" de relations due au progrès de la mobilité, des réseaux sociaux ou des situations d’isolement, et une crise "par excès" de relations, illustrée par le repli communautaire ou la recherche de l’entre-soi des classes moyennes et supérieures.

"La recherche sur les relations de voisinage vise également à vérifier la réalité de cette crise et à évaluer l’effet des actions mises en place par les bailleurs sociaux ou les pouvoirs publics pour favoriser un bon voisinage", indique Jean-Yves Authier, professeur de sociologie à Lyon 2 et coordinateur scientifique de la démarche. Elle sera aussi très utile sur le plan scientifique pour réactualiser les données de l’enquête Contacts, la dernière de ce type datant du début des années 1980.

Avec ces perspectives en tête, une cinquantaine de personnes (organismes Hlm, Associations régionales Hlm et SEM impliqués dans la recherche, chercheurs, représentants du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), de l’Institut CDC pour la recherche, de la Métropole de Lyon, de l’Union sociale pour l’habitat et de ses Fédérations, du PUCA), se sont réunies en séminaire le 29 novembre 2017 à l’INED qui fournit un appui indispensable à la réalisation de l’étude (voir encadré). L’objectif de cette rencontre était d’articuler les questions que se posent les chercheurs avec les préoccupations concrètes des bailleurs sociaux. "Le but, a souligné Dominique Belargent, responsable des partenariats institutionnels à l’USH, est de nourrir la recherche à partir d’expériences des organismes et de leur apporter en retour les données qui seront mises à jour par la recherche afin de nourrir leurs actions."

Les attentes des bailleurs

Les multiples interventions des bailleurs au cours du séminaire ont montré l’ampleur de leurs attentes. Luc Voiturier, chargé de projet Qualité de service et innovation d’ABC Hlm, les a synthétisées ainsi : "mieux comprendre la dynamique des relations de voisinage, identifier les actions qui favorisent réellement des relations positives et enfin réussir la mixité sociale". Denis Compingt, directeur Prévention et Vie sociale de Grand Lyon Habitat, attend aussi de cette étude qu’elle apporte "de nouvelles clés de lecture des problématiques des quartiers." Des participants ont aussi alerté sur les limites de ce qui pourrait apparaître comme une injonction à bien voisiner. "Les locataires n’ont pas toujours le temps de participer à des événements et on ne peut pas en conclure qu’ils ne sont pas solidaires", tempère Ludivine Dequidt, chargée de développement Prévention et Vie sociale à Grand Lyon Habitat. Hélène Baril, responsable Innovation sociale à l’Association pour les équipements sociaux (APES), souligne que l’apport de services aux locataires peut se substituer à la relation "moutarde, tire-bouchons" qui crée spontanément du lien entre les voisins. On le voit, les relations de voisinage sont un sujet complexe, mais important pour la vie des locataires et des ensembles immobiliers.

"Une relation peu intense mais qui joue un rôle dans la socialisation"

Trois membres de l’équipe de recherche ont présenté l’état des questionnements sur les relations de voisinage et la mixité. Loïc Bonneval, maître de conférences à l’université Lyon 2, a montré que le voisinage était à la fois un espace de proximité, un groupe de personnes et un type de relations marquées par la familiarité, le quotidien. À noter que la taille du voisinage varie en fonction de la densité de population. En schématisant, dans un village tous les villageois sont des voisins, tandis que dans un centre urbain, le voisin est un habitant de l’immeuble. Loïc Bonneval a également évoqué des dynamiques d’exclusion observées localement en citant l’enquête d’Elias et Scotson dans une cité ouvrière anglaise (1965) où il apparaissait que les habitants les plus récents étaient rejetés par les plus anciens qui leur reprochaient notamment d’être "fainéants" et "malpropres". Ces préjugés s’étaient formés alors que les caractéristiques des deux groupes étaient très comparables. Les auteurs ont nommé ce phénomène : "racisme sans race".

Isabelle Mallon, maître de conférences en sociologie à l’université Lyon 2, s’est employée à définir ce que signifie être voisins. Tout d’abord la relation de voisinage est de l’ordre du lien faible, moins intense que la relation familiale ou même de travail. Mais il s’agit d’un lien important dans un contexte de cohabitation forcée. Par ailleurs, quand les relations se densifient, elles prennent une autre qualification. Alors, le voisin n’est plus un voisin mais d’abord un ami ou un collègue de travail. Ensuite, le voisinage suppose une forme de reconnaissance élective. Tous les voisins ne sont pas reconnus comme tels, leur qualification sociale pouvant faire obstacle. Par exemple, les habitants d’une maison de retraite, d’un centre d’hébergement ou les personnes sans domicile fixe sont peu fréquemment "élus" au rang de voisins. Les relations de voisinage peuvent aussi passer par des hauts et des bas, elles sont réversibles. Mais surtout elles se construisent par tâtonnements. Isabelle Mallon a cité la métaphore des porcs-épics du philosophe Schopenhauer : recherchant la chaleur de l’autre, ils se rapprochent, se piquent et reculent jusqu’à trouver la bonne distance. Cette "régulation par frottement" n’établit pas une fois pour toute la bonne distance entre voisins : elle va se réguler au fil du temps par des ajustements successifs en fonction des contextes. Enfin, malgré les liens faibles qui le caractérisent, le voisinage fonctionne comme une instance de socialisation et d’intégration par les relations qu’il crée et par des pratiques solidaires de substitution. L’aide ponctuelle apportée à un voisin privé de famille ou d’aide sociale en est un bon exemple.

Voisinage et mixité sociale

Les thèmes de la mixité et des préjugés dans les relations de voisinage ont été évoqués par Éric Charmes, directeur du laboratoire de recherches interdisciplinaires Ville Espace Société. Point de départ de sa présentation, la théorie du contact de Gordon Allport. L’auteur constate que dans le cadre de conflits armés, les préjugés des membres des brigades inter-raciales s’affaiblissent tandis qu’ils restent vivaces dans les brigades composées exclusivement de blancs ou de noirs. Mais si cette thèse fonctionne lorsque les membres de deux ethnies sont soudés par la confrontation avec un ennemi commun, elle a été sérieusement remise en cause appliquée à d’autres contextes. Un sociologue comme Robert Putman constate, à regret, le contraire. Quand on met en présence des personnes différentes, dit-il, on voit le plus souvent se constituer des "eux" face à des "nous" et cette diversité tend à détruire la confiance sociale envers l’autre et auprès de son propre groupe d’appartenance. Ces conclusions sont corroborées par les travaux plus récents de Lydie Launay sur l’introduction de la mixité dans un quartier bourgeois parisien. Les locataires des logements sociaux s’y voient davantage renvoyés à leur identité de ménages modestes noirs que dans les quartiers populaires. On retrouve ces mécanismes de rejet entre ménages de mêmes origines, par exemple entre accédants et locataires, comme ont pu le constater de nombreux bailleurs. Toutefois, Éric Charmes a cité d’autres travaux issus de la psychosociologie soulignant l’importance de multiplier les situations qui invitent les gens à faire connaissance et à coopérer, et le rôle des institutions sociales et des pouvoirs publics pour favoriser des dynamiques de coopération au sein du voisinage.

Lors du séminaire, les bailleurs sociaux présents ont présenté de multiples actions montrant leur forte implication dans le soutien aux dynamiques de voisinage, et la mobilisation de compétences très distinctes de celles nécessaires à la production et à la gestion de logements : jardins partagés, comités de locataires formés pour prendre des décisions communes avec les bailleurs, concours de cuisine, chantiers d’insertion sociale, fêtes des voisins, sport citoyen… la liste des initiatives pour soutenir et améliorer les relations de voisinage et la cohabitation dans les résidences est longue. La recherche en cours permettra de mieux révéler l’efficacité de ces actions.

Méthodologie et calendrier

Réalisée par une équipe de chercheurs de l’université de Lyon 2 et du Centre Max Weber avec l’appui de l’INED, l’étude sur les relations de voisinage comporte deux volets. D’abord une enquête quantitative (entre mars et juin 2018) auprès de 3 000 personnes tirées au sort, dans 14 quartiers répartis à part égale dans les régions parisienne et lyonnaise. Chacun de ces quartiers est représentatif d’un large éventail de contextes socio-urbains et périurbains, du plus bourgeois au plus populaire. Le second volet de l’étude est qualitatif. Il débutera au deuxième semestre 2018 et visera à approfondir et mieux comprendre les résultats de la phase quantitative par une série d’entretiens et d’observations de situations de voisinage. Les résultats complets sont attendus fin 2019.

Cette étude sur les relations de voisinage est cofinancée par le CGET, l’USH, les Fédérations des ESH, OPH et Coop’Hlm, l’ARRA Hlm, ABC Hlm, l’Aorif, de nombreux bailleurs sociaux (Habitat en Région, Valophis, Logirep, APES-DSU, Grand-Lyon Habitat, Alliade Habitat, OPAC 38, SACOVIV), l’Institut CDC pour la recherche, et la métropole de Lyon.

Une vidéo Le voisinage, vecteur d’intégration sociale est en ligne sur le site de l’Union sociale pour l’habitat (www.union-habitat.org) et présente plus complètement le projet de recherche (voir onglets le Mag/bloc-notes).