L'Union sociale pour l'habitat
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Point de vue d'Ingrid Nappi, économiste : la ville solidaire a besoin des Hlm AH

À l’occasion de la 3e édition du Grand Prix Essec de la Ville Solidaire et de l’Immobilier responsable, dont les candidatures sont attendues jusqu’au 25 avril 2021, Ingrid Nappi, professeur titulaire de la Chaire Immobilier et développement durable de la prestigieuse école de commerce, présente sa vision de la ville solidaire et encourage les organismes Hlm à rendre visible le rôle qu’ils y tiennent.

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67 ans après l’appel de l’Abbé Pierre, le 1er février 1954, la question de la solidarité urbaine n’a non seulement pas disparu, mais elle se pose dans des termes nouveaux. À une époque où le poids du logement dans le budget des ménages augmente, plus particulièrement en Île-de-France et dans les métropoles, il devient difficile de garantir le maintien d’un “droit à la ville”, cher au philosophe et sociologue Henri Lefebvre, pour tous les citoyens.

En logeant 10 millions de personnes en France dans des logements 30% moins chers en moyenne que sur le marché locatif privé, le Mouvement Hlm permet à une partie importante de la population d’accéder à un logement décent. Cependant, pour les plus vulnérables (jeunes sans ressources, personnes souffrant de handicaps physiques ou psychiques, personnes âgées aux revenus faibles, familles monoparentales, migrants en situation de précarité financière et administrative), le parcours d’accès au logement est difficile, y compris dans le logement social.

Les pouvoirs publics, loin d’avoir su endiguer la pauvreté en France, en voient émerger de nouvelles formes, qui se manifestent notamment par plus d’un million de personnes sans logement personnel dont une partie sans abri, une partie dans des logements de fortune, à une époque où l’on voit réapparaître des bidonvilles, une partie logée en chambres d’hôtel, ou encore en hébergement “contraint” chez des tiers. À ce million de citoyens sans logement personnel, il faut ajouter les près de 3 millions de mal logés, dans des logements indécents et/ou surpeuplés.

Des acteurs complémentaires aux organismes Hlm

Une myriade d’acteurs de l’insertion sociale par le logement œuvrent au quotidien, souvent avec les organismes Hlm, pour proposer des solutions en direction de ces publics vulnérables. Au-delà de l’accès à un logement durable, c’est bien souvent tout un accompagnement social qui est proposé à des personnes marginalisées. L’enjeu est non seulement de sécuriser le cadre de vie, en offrant “un logement d’abord”, en partant du principe qu’il s’agit de la première étape vers une insertion réussie, mais aussi d’accompagner vers une participation à la vie de la cité, en recréant du lien social. Pour ce faire, ces dispositifs peuvent prendre des formes diverses : maisons-relais, pensions de famille, béguinages modernes, logements adaptés à des personnes en situation de handicap, logements dans des lieux combinant diverses activités (activités de loisirs, mais aussi professionnelles, comme des micro-crèches, des boutiques solidaires, ou encore l’hébergement de structures de l'économie sociale et solidaire).

Quelques-uns de ces dispositifs s’appuient sur la conception d’un cadre de vie adapté aux besoins spécifiques de certaines catégories de population. D’autres, sans négliger l’accompagnement social nécessaire aux plus marginalisés, s’essaient à des cohabitations recherchant une mixité sociale : colocations intergénérationnelles, petits ensembles de logements partageant certains espaces communs pour faire se rencontrer personnes précaires isolées et cohabitants plus insérés socialement...

L’ampleur de la situation du mal-logement exige le développement de dispositifs répondant aux enjeux de solidarité urbaine, c’est-à-dire qui donnent une place à chacun dans la ville, dans une démarche à la fois inclusive et participative, en associant les bénéficiaires de ces dispositifs à leur conception.

Un prix pour promouvoir les initiatives pour une ville inclusive et durable

C’est pour mettre en lumière les dispositifs émergents (ou ayant fait leurs preuves) à destination des populations marginalisées et mal logées que j’ai pris l’initiative de créer le Grand Prix Essec de la Ville Solidaire et de l’Immobilier Responsable, en 2019. Ce prix, organisé au sein d’une grande école de management, en plus d’être une vitrine et une tribune pour ces projets solidaires, est un lieu de croisement de plusieurs mondes : associations, collectivités locales, bailleurs sociaux, entreprises. S’y croisent également plusieurs cultures, de la petite start-up à l’entreprise de promotion immobilière développant une expérimentation solidaire, aux grands bailleurs sociaux et privés. Cela en fait un lieu de décloisonnement, propice à la rencontre et à la naissance de partenariats inédits. Cette rencontre des acteurs se fait non seulement à travers la diversité des candidats et lauréats, mais aussi à travers les mécènes du prix et les membres du jury qui rassemble à la fois des représentants des grands bailleurs privés (avec la Fédération des sociétés immobilières et foncières) et des partenaires de l'insertion comme l’UNIOPSS(1) et la fondation Abbé Pierre, mais encore la Mairie de Paris, la métropole du Grand Paris, ou des acteurs internationaux comme l’OCDE, l’Association internationale des Maires francophones et les Cités et Gouvernements Locaux Unis d’Afrique.

Le Grand Prix se décline en cinq catégories, dont celui de l’habitat responsable et innovant auquel j’invite les organismes Hlm à participer, donnant lieu à autant de lauréats couvrant un large horizon d'initiatives solidaires en France (Prix de la Finance solidaire, du Grand Paris…) et dans la francophonie (Prix Ville hospitalière et Prix de la Ville africaine et durable).

 

“Le Grand Prix Essec de la Ville Solidaire et de l’Immobilier Responsable croise plusieurs mondes : associations, collectivités locales, petites entreprises de l’ESS, développeurs immobiliers, grands bailleurs privés et bailleurs sociaux.”

 

Les lauréats 2020

Le prix de la Ville Hospitalière est revenu en 2020 à l’initiative “Héberger Autrement”, portée par le Samu social de Paris et le groupe Galia, qui proposent dans le 14e arrondissement de Paris un nouveau type de centre d’hébergement, proche du logement, mettant à disposition un ensemble de services adaptés aux besoins des familles, et ouvert sur son quartier d’implantation. L’objectif est de permettre une autonomie malgré les situations de précarité, et de favoriser une inclusion dans la cité. Loin de l’hébergement hôtelier et des centres d’hébergement, il s’agit de créer sur mesure un véritable lieu de vie accessible aux familles les plus pauvres avec des standards de qualité élevés.

Le projet “Vivre en béguinage”, lauréat du prix 2020 Habitat responsable et innovant, propose une forme d’hébergement alternative à l’hébergement en institution pour des personnes en perte d’autonomie : des petits ensembles de logements indépendants, associés à des espaces communs partagés, permettant de combiner vie autonome et sécurisation de l’environnement, en réunissant souvent des personnes ayant besoin d’un accompagnement et des personnes souhaitant intégrer un projet de vie spécifique, social et solidaire.

Pour permettre le développement de ce type de projets, la conception de nouveaux modèles de financements qui garantissent une pérennité et une réplicabilité de ces dispositifs est nécessaire. C’est pourquoi, une catégorie du Prix est dédiée au financement solidaire et à la ville durable. En 2020, c’est Solifap, qui mobilise la finance solidaire pour accroître l’offre de logements pour les personnes défavorisées, qui l’a remporté. Ce dispositif de financement donne aux acteurs de l’insertion par le logement les moyens de produire des logements.

Et pour citer un dernier exemple de lauréat emblématique de cette volonté de faire émerger de nouveaux modèles de conception de logement solidaire, l’association Quatorze a remporté, en 2020, le Prix du Grand Paris Innovation urbaine solidaire pour son programme Weco, qui vise la résorption des bidonvilles. Pour ce faire, Weko s’appuie sur l’investissement en nature de propriétaires publics et privés possédant des réserves foncières dégradées : la construction de logements neufs additionnels, cédés en accession à la propriété par un mécanisme de vente en volumes, permet le financement de la rénovation du bâti existant en logement solidaire.

(1) Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux.

Pour déposer votre candidature : http://gdprix-villesolidaire.essec.edu