L'Union sociale pour l'habitat
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Politiques publiques : comment réinventer la ville ? AH

Dix ans après le lancement du Plan ville durable, un événement sur le thème « Habiter la ville de demain » a permis de revenir sur les projets innovants des dix dernières années et d’imaginer les villes et des territoires de demain. Organisée au siège parisien de l’Unesco, le 5 février, par les ministères de la Transition écologique et solidaire et de la Cohésion des territoires, cette journée a témoigné de l’ambition de l’État de construire une ville plus sobre, plus résiliente, plus solidaire et neutre en carbone, à l’horizon 2050.

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"En 1800, 3% de la population mondiale vivait en ville. En 2008, on a franchi la barre des 50%. Dans trente ans, ce sera sans doute plus de 70%", explique Thierry Lajoie, directeur général de Grand Paris Aménagement. Si les villes occupent 2% de la surface du globe, elles représentent deux tiers de la consommation mondiale d’énergie, émettent 80% du CO2 et concentrent plusieurs défis : transition écologique, mutations sociales et économiques et attentes sociétales.

"La métropole génère de la contestation car elle est dure à vivre, poursuit Thierry Lajoie : elle est dense, rapide, chronophage, chère, minérale souvent, elle est carbonnée. Et elle est dure aussi aux faibles, aux plus fragiles. C’est une machine à éviction". Il estime que les aménageurs publics sont à la recherche d’une "espèce de Graal", qui serait "la ville heureuse". Sa définition : "une métrople inclusive, équilibrée, écologique, décarbonnée, sociale, accessible, notamment au logement pour tous. La mixité des usages, du peuplement, du bâti est indispensable à la ville bien vécue. C’est le devoir de l’accessibilité et du parcours résidentiel. Dans l’idéal, c’est une métropole dans laquelle l’habitat est choisi plutôt que subi".

Si les villes occupent 2 % de la surface du globe,
elles représentent deux tiers de la consommation mondiale d’énergie.

Lutter contre les fractures territoriales

Lancé en 2009 avec le Grenelle de l’environnement, le Plan ville durable avait déjà pour objectif de répondre à ces enjeux, en favorisant "de nouvelles façons de concevoir, de construire et de gérer la ville", comme le précise Emmanuelle Wargon. Pour la secrétaire d’État au ministère de la Transition écologique et solidaire, le bilan est positif : "Cette dynamique a généré près d’un milliard d’euros d’investissement, 30 Écocités, 450 opérations innovantes, 500 projets Écoquartiers et 80 Ateliers des territoires". Il faut désormais "réinventer une autre manière de vivre sur le territoire français, passer de toutes ces expériences innovantes à une forme de généralisation d’une manière de vivre plus économe en ressources, avec plus de sobriété".

Face à ces défis, l’État s’est fixé une nouvelle feuille de route pour accélérer les transitions en faveur de l’aménagement urbain, que Julien Denormandie a présentée lors de l’événement(1). Pour le ministre en charge de la Ville et du Logement, "cette vision consiste à réinterroger les modèles d’aménagément urbanistiques qui ont prévalu jusqu’à présent, à savoir des centres-villes qui se meurent face à des développements périphériques et la création de zones d’activité et de zones commerciales en dehors de la ville". Cette stratégie vise en premier lieu à stopper net l’artificialisation des sols (lire encadré) et à limiter l’étalement urbain. Un étalement urbain qui s’est aggravé depuis 2012 sous l’effet de la création du Plan local d’urbanisme intercommunal et de l’agrandissement des intercommunalités, comme le constate le sociologue et urbaniste Éric Hamelin, auteur de La tentation du bitume. Il estime que le PLU a généré davantage de concurrence entre communes pour attirer les habitants, les entreprises, les grandes surfaces commerciales, qui "sont allés au plus offrant" ; la conséquence la plus négative de l’étalement de la ville étant une dépendance forte des habitants à l’automobile, avec un coût économique compris, selon lui, "entre 800 euros pour un ménage à 10 ou 15 km de son travail et 1 600 euros mensuels pour un ménage péri-urbain. Le mouvement des Gilets Jaunes est parti de ce coût", analyse Éric Hamelin. Le sociologue considère que "si on veut ambitionner le zéro artificialisation nette, sauf croissance de la population, il faut densifier. Ce mot génère beaucoup d’opposition. Il y a un vrai travail à faire sur l’acceptation de la densité : verdure, mixité, commerces, animations, architecture peuvent rendre la densification acceptable. Je pense que c’est l’intérêt principal des écoquartiers".

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La ZAC de la Bonne, à Grenoble, vient d’être labellisée ÉcoQuartier étape 4, décernée trois ans après la livraison, qui valorise les méthodes, dispositifs et actions assurant la tenue des engagements ÉcoQuartier dans le temps. © LULU Images

Inclure les habitants

Pour Julien Denormandie, le nouveau schéma de la ville doit répondre à ces fractures territoriales. Le ministre estime que "la ville ne doit jamais être une addition d’archipels" tels un centre-ville qui péricilite ou, à l’inverse, devient inabordable pour ses habitants, ou un QPV qui se cloisonne. Pour que la ville soit plus inclusive, le ministre préconise d’accompagner les habitants vers "ce qu’ils souhaitent" - notamment accéder à la propriété, en promouvant les organismes de foncier solidaire pour réduire le coût du foncier -, et de les intégrer à la fabrication de la ville. "Pour moi, la ville, c’est l’acte démocratique le plus fort qui existe : faire ville, c’est faire société. Aujourd’hui il n’est pas possible de faire une ville sans ses habitants et s’ils n’y sont pas associés ils la rejettent", estime-t-il. Une consultation citoyenne en ligne a d’ailleurs été organisée par le ministère de la Cohésion des territoires, en 2018, sur le thème "Villes et territoires de demain", qui a donné lieu à 1 500 contributions et 30 propositions citoyennes.

En conclusion de la journée, Stéphanie Dupuy-Lyon, directrice générale de l’aménagement, du Logement et de la Nature (DGALN) a dressé le bilan de la démarche ÉcoQuartier, qui compte 500 labellisés depuis 2009 pour l’ensemble du territoire. "Nous sommes désormais dans un enjeu de massification avec un cadre libre de réalisation, adapté à chaque territoire, qui prenne en compte les ressources de chacun. Aucun écoquartier ne se ressemble", a-t-elle souligné. 37 ÉcoQuartiers ont été labellisés en 2019, parmi lesquels deux projets situés dans les territoires ultra-marins: les ÉcoQuartiers Cœur de Grippon, à Morne-à-l'Eau, en Guadeloupe et Caribéen, à Fort-de-France, en Martinique. Trois projets sont labellisés en étape 4, la plus aboutie de la démarche : la ZAC de Bonne à Grenoble, Clichy Batignolles à Paris et Grand Coudoux, à Coudoux (13). Six projets sont des projets Anru. 80% des projets sont en renouvellement urbain et 40% se trouvent en milieu rural. En plus des 37 labels français, un label étape 2 a été décerné à l’ÉcoQuartier San Antonio Barrio à Cali, en Colombie. Au total, plus de 250 000 logements se situent dans les ÉcoQuartiers, dont 52% de logements sociaux.

(1) Lire Actualités Habitat n° 1116, 15 février 2020, p. 4.

Un plan d’action pour atteindre
le zéro artificialisation nette

En France, l’équivalent de 4 à 5 terrains de football sont artificialisés chaque heure. Lancé en juillet 2018, le Plan biodiversité prévoit d’atteindre un objectif de zéro artificialisation nette pour protéger l’utilisation des espaces naturels et agricoles et reconquérir des espaces de biodiversité. Selon le cabinet de Julien Denormandie, un plan d’action sera annoncé au deuxième trimestre, suite aux propositions du groupe de travail sur ce sujet, piloté par Julien Denormandie et Emmanuelle Wargon. À l’occasion du séminaire "Habiter la ville de demain", la ministre a cependant reconnu la complexité du sujet, avouant que les parties prenantes, réunies à trois occasions, avaient du mal à trouver un consensus. "Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il faut préserver la biodiversité. Nous sommes tous d’accord pour dire que les grandes causes de perte de biodiversité sont les pesticides et l’artificialisation des sols, ainsi que le changement climatique. Nous sommes d’accord sur un besoin, mais pas sur le modèle". Elle explique ainsi que certains maires ruraux craignent pour le développement économique de leur commune, mais elle considère qu’un autre type de développement est possible, qui vise à "aller chercher des sols, des territoires, des friches qui ont déjà été utilisés pour les réhabiliter". Pour y parvenir, elle préconise de "repenser l’aménagement de l’espace, repenser les instruments fiscaux et les normes d’urbanisme".