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Pourquoi le logement peine à s’imposer dans les campagnes présidentielles AH

Dans un pays où 4 millions de personnes sont mal logées et 12  millions sont fragilisées par rapport à leur logement, dont la moitié parce qu’ils le paient trop cher, ce sujet de société a peu fait débat lors des précédentes campagnes présidentielles françaises. Enquête au sein des staff des candidats.

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Le logement sera-t-il un sujet de second ou troisième rang, dans les programmes et discours des candidats à la prochaine élection présidentielle ? C’est ce que redoutent des associations de lutte contre les exclusions et le mal-logement, ainsi que de nombreux acteurs du secteur de l’habitat. Il faut dire que les scrutins précédents n’incitent guère à l’optimisme. Le logement a été le grand oublié de la campagne de 2017. Le programme d’Emmanuel Macron était axé sur la modernisation de l’économie, la réduction des déficits publics et la rénovation de la vie politique, alors que le candidat LR, François Fillon, avait centré son message sur un projet libéral-conservateur, visant à réduire le périmètre de l’État et à le recentrer sur le régalien : la sécurité, la justice, la lutte contre le terrorisme et la défense. Quant à Benoit Hamon (PS), il avait fait du revenu universel le socle de ses interventions.

À l’époque, le mot logement a donc peu raisonné dans les salles où les candidats tenaient leurs meetings. “Nous redoutons qu’il en soit de même dans la campagne pour l’élection présidentielle de 2022 qui va commencer dans quelques mois”, prévient Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre (FAP), qui publie chaque année un rapport très documenté sur l’état du mal-logement en France. Pourtant son organisation tente d’œuvrer pour qu’il en soit autrement.

Tous les cinq ans, lors de ce grand rendez-vous politique qu’est la course à l’Élysée, la FAP invite les candidats à venir décliner leur programme logement, devant un parterre de 3000 personnes : élus, représentants associatifs, professionnels du secteur de l’habitat... Un exercice auquel se prêtent la plupart des candidats quelques semaines avant le premier tour du scrutin. Ce fut le cas de François Hollande en 2012 ou d’Emmanuel Macron en 2017, ainsi que la quasi-totalité de leurs adversaires. “Comme ils interviennent devant de nombreux décideurs, ils veulent être précis. Ce qui les amène à travailler et à approfondir le sujet en amont avec leurs équipes de campagne. C’est un des seuls moments où ils parlent exclusivement de logement”, souligne Christophe Robert.

D’autres acteurs du logement interrogent aussi les candidats sur leur programme. Ainsi l’USH auditionne à huis-clos leurs représentants en charge du logement, pour connaître leur approche du logement social.

Tous les défis de l’époque

Et il y a de quoi faire, puisque l’habitat embrasse tous les défis de l’époque. Qui dit logement, dit combat contre le réchauffement climatique auquel l’habitat est tenu de prendre sa part avec une remise aux normes thermiques du parc immobilier existant. Selon le ministère de la Transiton écologique, le secteur résidentiel-tertiaire est responsable de 18% des émissions de gaz à effet de serre à égalité avec l’industrie manufacturière. Le mot logement résonne également avec les questions de mixité sociale et de lutte contre les exclusions puisque tout le monde ne dispose pas d’un toit ou d’un habitat décent. C’est un enjeu important pour l’activité économique : le BTP emploie 1,1 million de personnes. Enfin, il y a la question du pouvoir d’achat : les loyers ou remboursements d’emprunts - pour les accédants à la propriété -, représentent une dépense de plus en plus lourde dans le budget des ménages.

L’habitat fédère donc une multitude de thématiques, en cela, c’est un sujet de société. “Le logement est au cœur de la vie des Français”, résume Nadia Bouyer, qui a contribué à la campagne de François Fillon en 2017, aujourd’hui directrice générale d’Action Logement. Mais il a du mal à se forger une place de choix dans les programmes pour la conquête de l’Élysée. “Il faut bien se rendre à l’évidence : d’élection en élection, on constate que le logement n’est pas un thème important dans la campagne présidentielle, alors que sur le terrain il y a une vraie attente des gens. Et c’est un sujet lors des scrutins municipaux”, affirme Thierry Repentin, ancien président de l’USH, référent logement dans l’équipe de campagne de François Hollande en 2012, aujourd’hui maire de Chambéry et président de l’Anah.

“Extrême technicité”

Certes, dans les programmes des candidats engagés dans la course à l’Élysée, on trouve toujours des mesures relatives au logement. Mais elles ne constituent jamais une trame centrale. De l’avis de ceux qui ont conseillé des candidats lors des derniers scrutins présidentiels, le logement apparaît comme un sujet ardu, avec ses contours techniques, ses normes, la multiplicité des acteurs, ses financements parfois sophistiqués. “Le logement est identifié comme un sujet important. Mais la complexité de ce dossier fait un peu peur dans les équipes de campagne”, témoigne Nadia Bouyer. “L’extrême technicité du sujet fait qu’il est difficile d’en parler simplement”, estime Benoist Apparu, ancien ministre du Logement de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui maire de Châlons-en-Champagne.

“C’est un sujet accaparé par des techniciens, compliqué à décliner politiquement”, pense le député (ex-LREM) Aurélien Taché, membre de l’équipe de campagne du candidat Macron en 2017. L’enchevêtrement des responsabilités, peu lisible entre l’État et les collectivités territoriales, ne favorise pas davantage l’appropriation de ce thème pendant la campagne. “Les responsabilités sont tellement diluées qu’il est difficile pour un candidat de dire : “je vais m’emparer de ce dossier, et voilà ce que je vais faire pour résoudre la crise du logement”. Et les citoyens eux-mêmes ont du mal à comprendre dans quels lieux s’opèrent les choix en matière de politique du logement”, décrypte Daniel Golberg, ancien député PS, référent logement dans l’équipe de Benoît Hamon en 2017. “Les responsables ne sont pas identifiés, entre l’État, les élus locaux et les acteurs du secteur”, résume Aurélien Taché.

Incompatible avec le temps du politique

“Le pouvoir de construire est entre les mains des élus locaux qui élaborent les PLU et octroient les permis. Le logement obéit à du temps très long, qui n’est pas le temps politique. Les résultats mettent quatre à cinq ans pour devenir visibles. Il faut être sacrément visionnaire pour impulser quelque chose”, souligne Nadia Bouyer. Parfois, pour dépasser cette difficulté, les candidats diluent le logement dans des problématiques plus larges. “Pour Emmanuel Macron, dès lors que l’on fait de la croissance et que les gens ont un emploi, ils vont trouver un logement. Or c’est plus compliqué. Dans les grandes métropoles, même des salariés peinent à se loger”, rapporte Aurélien Taché. Ce prisme de l’économie prévaut, y compris pour les politiques sociales du logement. “Emmanuel Macron est favorable au concept du Logement d’abord car ça coûte moins cher que l’hébergement d’urgence. Et il considère que l’Aide personnalisée au logement est inflationniste”, ajoute le député qui a rompu avec LREM. Cette approche de l’APL, peu développée pendant la campagne électorale par le candidat Macron en 2017, a abouti à la création de la RLS qui ponctionne financièrement le seul secteur Hlm, où les loyers sont réglementés et inférieurs au marché, sans toucher au parc locatif privé où les prix ont flambé depuis deux décennies.

Dans ce dossier aux problématiques multiples, les candidats peinent à structurer un discours : insalubrité, cherté des loyers, passoires thermiques, mixité sociale, construction, rénovation urbaine : difficile de trouver sur l’habitat un fil conducteur qui concerne tous les citoyens. “La matière est tellement diverse et les situations des ménages - qui pour la plupart sont correctement logés - tellement différentes, qu’il est difficile pour un candidat à l’élection présidentielle de trouver un discours globalisant sur le logement”, analyse un ancien conseiller d’un ministre du Logement de Jacques Chirac.

“Dans une campagne présidentielle, les candidats visent ce qui peut susciter une adhésion. Or le logement, c’est un combat. Il comporte des clivages. Vous ne créez pas de l’adhésion en faisant un meeting sur ce thème”, estime Jean-Yves le Bouillonnec, ancien député-maire (PS) de Cachan, lui aussi chargé du logement dans l’équipe du candidat François Hollande en 2012.

“Il faut un slogan qui exprime une posture”

Pour Benoist Apparu, dans une campagne présidentielle, les candidats ont besoin de “mesures phares et faciles à résumer en une seule phrase pour marquer les esprits. Ce qui n’est pas évident en ce qui concerne le logement”. Avant de rappeler qu’en 2007, “Nicolas Sarkozy, avec sa proposition de “faire de la France un pays de propriétaires” avait réussi à trouver une entrée compréhensible par tous et qui fédérait beaucoup de monde. C’est probablement la seule campagne récente où le logement a figuré parmi les deux ou trois thèmes principaux portés par un candidat. C’était un angle très fort qui dessinait une vision politique du pays”. Mais qui au fond, ne disait rien sur la politique globale du logement qu’il allait mener. Du reste, au terme de son quinquennat, le nombre des propriétaires n’a pas évolué : il est resté figé autour de 58% des ménages.

D’autres messages très courts et forcément réducteurs ont détonné dans les dernières campagnes présidentielles comme l’objectif “zéro SDF” ou celui de construire 500 000 logements par an. “C’est ardu, c’est technique le logement. Pour que ça marche, il faut un slogan qui exprime une posture, mais on sait très bien que c’est plus compliqué que ça. Les réformes et actions que l’on mène se voient dans le temps long”, analyse Christophe Robert. Il cite en exemple le président Charles de Gaulle, qui, en survolant en hélicoptère la région Île-de-France dans les années 1960, avait dit au préfet et vice-président à l’aménagement du territoire, Paul Delouvrier : “Mettez-moi de l’ordre dans ce bordel”. Une stratégie qui allait notamment aboutir à la création des villes nouvelles. Mais il aura fallu un demi-siècle pour les réaliser.