L'Union sociale pour l'habitat
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Prix de l'article scientifique sur l'habitat social : participer, oui, mais sur le fond des projets ! AH

Si les finalités et les effets de la participation sur les politiques publiques sont au cœur de l’article primé par l’Union sociale pour l’habitat et la Caisse des dépôts, l’injonction à la mixité sociale est également interrogée. En évoquant le cas d’une rénovation urbaine à plus de 6  000 kilomètres de la France, l’auteur permet d’aborder avec le recul nécessaire ces sujets très controversés.

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Récompensée par le prix de l’article scientifique attribué à l’occasion du 80e Congrès de l’USH, la recherche de Clément Boisseuil n’est pas seulement une analyse très instructive d’un processus de participation. C’est également une invitation à la réflexion sur les sujets d’actualité que sont le sens même de la participation des habitants et l’injonction de mixité sociale. Ainsi que le souligne le président du jury, Yannick Borde, président de Procivis UESAP et vice-président de l’Union sociale pour l’habitat, "évoquer ces sujets à partir de l’opération de rénovation d’un quartier de Chicago aux États-Unis, offre l’opportunité de parler de manière apaisée de sujets qui font l’objet de controverses dans notre pays." Un apaisement utile pour traiter de sujets majeurs de la politique du logement social.

Le cas américain

Intitulé Ce que la participation fait à l’action publique, l’article étudie une opération de rénovation d’un quartier de logements sociaux de Chicago construits à la fin des années 1930. "Décidée par la Ville, la rénovation est confiée à un groupement de promoteurs", explique Pierre Laurent, responsable du développement à la direction des prêts de la Banque des territoires et vice-président du jury. "L’objectif affiché est la création d’une "communauté socialement mixte" par la diversification de l’habitat : un tiers de logements sociaux, un tiers de logements abordables et un tiers au prix du marché. Une consultation des locataires des logements sociaux est mise en place en vue de susciter l’adhésion et c’est le contraire qui se produit." Selon Marie-Christine Jaillet, directrice de recherche au CNRS et membre du jury, l’analyse du processus de participation "montre que la mobilisation des habitants produit des effets concrets qui s’appuient et en même temps excèdent le cadre proposé. En utilisant la "fenêtre d’opportunité" proposée par l’offre de participation, les habitants ont la possibilité de faire valoir leur opposition avec le renfort d’autres acteurs locaux qui ont leurs propres enjeux." Qui la défense sociale comme (seule) solution de logement pour les plus pauvres, qui la préservation historique, qui la remise en cause de la politique du logement de la municipalité.

La mobilisation des habitants s’est structurée autour de plusieurs axes. Le plus important étant le refus de voir le quartier auxquels ils sont attachés être démoli et reconstruit avec beaucoup moins de logements sociaux (25%) et beaucoup plus de logements au prix du marché (45%), quand le projet initial prévoyait un tiers pour chaque catégorie. En outre, les entretiens avec les locataires ont donné le sentiment aux participants d’être menés pour la forme, sans méthode, et les restitutions d’être infidèles. Qui plus est, les habitants déjà relogés ailleurs exprimaient de l’insatisfaction, ce qui renforçait la volonté des autres de ne pas quitter leur quartier.

Des enseignements pour les acteurs du logement social

Clément Boisseuil tire trois grands enseignements de son article. Il part du constat que les politiques publiques ont des objectifs ambigus et parfois contradictoires. Par exemple, quand une politique enjoint à la mixité en même temps qu’une autre engage les bailleurs sociaux à accueillir des réfugiés qui finissent, faute de solutions, par être logés dans les QPV. Ensuite, la participation produit des effets réels sur les projets et ne peut donc être analysée de manière réductrice comme une simple caisse d’enregistrement voire un outil de manipulation. Enfin, l’auteur insiste sur la capacité d’apprentissage des acteurs publics. C’est, selon Clément Boisseuil, "l’enjeu principal" parce que les politiques publiques s’élaborent pas à pas, par stratification et que l’apprentissage peut, voire doit conduire à les ajuster en prenant en considération les volontés des participants. À défaut, l’inertie et la rigidité des acteurs (administrations et décideurs publics) déclenchent la frustration des citoyens. "La participation paraît alors biaisée parce qu’elle ne permet pas de remettre en cause les objectifs, voire la philosophie d’intervention, par exemple dans les quartiers d’habitat social", estime-t-il.

Yannick Borde, considère que les professionnels du logement social peuvent tirer de multiples enseignements de cet article : "Les réflexions évoquées à partir des problématiques de ce quartier de Chicago - rénovation urbaine, participation, mixité - sont transposables en France. L’analyse de Clément Boisseuil révèle combien la participation est un exercice complexe qui, mal conduit, peut générer une vive défiance des participants." Les enseignements de l’article sont utiles pour les concertations initiées dans le cadre de la politique de la ville et de la rénovation urbaine, comme pour celles qui concernent les projets de requalification du patrimoine, d’aménagement, ou de gestion urbaine et sociale de proximité.

Des questionnements sur la participation et la mixité

Les réflexions que l’article présente de manière claire et appropriable conduisent à s’interroger sur le principe démocratique de représentativité. La participation doit-elle simplement concerner les modalités d’un projet dont les finalités sont déjà gravées dans le marbre ? Yannick Borde, qui exerce également le mandat de maire, constate que "dans les concertations sur les ouvrages publics, les participants veulent de plus en plus intervenir sur le principe même de la décision de le construire ou pas." Mais cela entre en conflit avec les principes de notre démocratie représentative où les élus sont censés prendre ces décisions. "En outre, poursuit Yannick Borde, "on peut se poser la question de qui participe - souvent des opposants au projet -, mais également du nombre souvent faible de participants et de leur représentativité." Pour Marie-Christine Jaillet, "cette question de la représentativité ne se pose pas dans les mêmes termes aux États-Unis. Ceux qui sont parties prenantes sont légitimes." De plus, elle remarque qu’aujourd’hui la concertation ne suffit plus parce qu’une partie des concitoyens  souhaite s’insérer dans des logiques de coproduction(1) et d’association à la définition des projets.

À bas bruit, l’article interroge aussi sur l’efficacité et le bien-fondé des politiques de mixité. Bien qu’elles fassent généralement l’unanimité, elles ne produisent pas les effets escomptés et l’on peine à en identifier les succès. Yannick Borde fait le constat suivant : "Même à La Roche-sur-Yon, un territoire où les problématiques sont bien moins complexes que dans les métropoles, on rencontre des difficultés à créer de la mixité. Les habitants, même en QPV, ont souvent une image positive de leur quartier, ce qu’ils demandent c’est qu’on mette fin à la délinquance et que les services soient à la hauteur. Ils ne demandent pas à être relogés dans des quartiers où ils perdraient leurs repères et leurs réseaux de solidarités."

Pierre Laurent voit dans les plans locaux d’urbanisme et les programmes locaux de l’habitat des évolutions positives parce qu’ils intègrent de plus en plus une part de logements sociaux dans les programmes immobiliers. "Cela évite la concentration du parc social avec les risques de ghettoïsation et de création de poches de pauvreté." Ces questionnements montrent combien l’article primé est tout aussi intéressant par les débats qu’il suscite que par les enseignements nombreux qu’il fournit.

(1) Voir à ce propos "L’âge du faire : recherche sur les pratiques collaboratives dans l’habitat social", Actualités Habitat, n°1089, 15 novembre 2018, p.18.

Contact : dominique.belargent@union-habitat.org.

 

Clément Boisseuil

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- Doctorat en sociologie politique comparée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po où il est aujourd’hui chercheur associé.
- Séjour académique aux États-Unis à Boston et Chicago où il expérimente les principes et les enjeux de la participation.
- Depuis septembre 2018, chargé d’études à la Fondation pour la Recherche Sociale (FORS-RS).

 

Palmarès 2019 : la grande diversité des articles en compétition

Le cru des articles scientifiques 2019 sur le logement social est aussi qualitatif que celui de 2017 et plus diversifié, tant sur le plan des thématiques traitées que des disciplines mobilisées : sciences de l’ingénieur, économie, psychologie, sociologie, anthropologie, science politique… Cette diversité constitue un défi pour le jury, ainsi que l’explique Marie-Christine Jaillet. "Selon les disciplines, les exigences académiques auxquelles doivent satisfaire les travaux sont différentes".

Yannick Borde précise également "que certains articles, pourtant intéressants, n’ont pas été primés car il se sont révélés moins appropriables pour notre milieu professionnel, ce qui exige des articles rédigés de manière claire et accessible".

Le prix a été attribué à : Clément Boisseuil pour son article Ce que la participation fait à l'action publique. Le cas du plan de transformation de Lathrop à Chicago, publié en 2018 dans la revue Gouvernement et Action Publique aux Presses de Sciences Po.

Le jury a également décerné un prix spécial à : Laetitia Overney pour son article Le métier de femmes en Hlm. Archives télévisuelles des années 1960, publié en 2018 dans la revue en ligne Images du travail, Travail des images. Il fera l’objet d’un article dans un prochain numéro d’Actualités Habitat.

 

Les deux articles primés sont disponibles sur le Centre de ressources de l’USH.