L'Union sociale pour l'habitat
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Prix spécial de l'article scientifique sur l'habitat social: "Une invitation à penser le rôle des femmes en Hlm" AH

Récompensée par le Prix spécial du jury lors du Congrès Hlm de Paris(1), l’étude de Laëtitia Overney porte un nouveau regard sur l’histoire des femmes dans les grands ensembles des années 1960. Son article est une invitation à s’interroger sur le rôle actuel des femmes en Hlm dans un contexte qui s’est métamorphosé mais où, finalement, les questions qui se posent se recoupent en grande partie.

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Laëtitia Overney

Maîtresse de conférences à l’École nationale supérieure d'architecture de Paris-Belleville depuis 2005, chercheure à l'Ipraus-UMR AUSser 3329 Architecture Urbanisme Société.

Le travail de la sociologue porte principalement sur les formes d'expressions publiques dans les quartiers populaires et les précarités urbaines. Elle a longuement enquêté sur les prises de parole des habitants dans les cités Hlm en rénovation.

- Elle mène actuellement une recherche socio-historique sur le rôle des femmes dans les grands ensembles, travail dont est issu l'article "Le métier de femmes en Hlm. Archives télévisuelles des années 1960", premier article d’une série à paraître.

 

C’est en travaillant pour sa thèse sur la rénovation urbaine du quartier lyonnais de La Duchère, que Laëtitia Overney a eu l’idée de s’intéresser au "métier de femmes" en Hlm dans les années 1960. "J’étudiais la façon dont les habitants se mobilisaient autour de cette opération et des problèmes qu’elle générait. Après plusieurs années d’observations, j’ai constaté que dans les collectifs d’habitants, on retrouvait le plus souvent les femmes en première ligne pour interroger les finalités des actions de renouvellement urbain et notamment les démolitions et la mixité sociale." Les locataires de La Duchère rencontrés à l’occasion de sa recherche étant pour beaucoup installés dans leur logement depuis les années 1960, c’est cette période qu’elle a choisie. Une période qui voit le logement insalubre reculer et les grands ensembles équipés du confort moderne se multiplier. Autre choix fort, Laëtitia Overney appuie sa recherche sur les archives télévisuelles de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) encore peu exploitées.

Les femmes, pivots de la vie des grands ensembles

L’article évoque le travail des femmes dans les grands ensembles de l’époque, en se concentrant plus particulièrement sur deux d’entre elles : Micheline, mère au foyer de six enfants à Nanterre, et Marie, mère d’un enfant, qui tient une droguerie dans une cité de Marseille. Deux profils bien distincts : d’un côté, le travail domestique qui illustre une sorte d’assignation à résidence, et de l’autre, la vie active et l’engagement dans l’action associative du quartier qui expriment la fonction émancipatrice de la vie urbaine et des nouveaux quartiers Hlm. L’article évoque les pratiques, les attitudes, les savoirs et savoir-faire mis en évidence par les documentaires télévisuels. Il souligne comment la vie en Hlm ne va pas de soi pour des familles qui ont abandonné un habitat vétuste et dégradé et ont intégré des logements dotés de tous les équipements de confort. "Bien que modérés, les loyers de ces nouveaux logements pesaient plus lourd dans le budget familial que ceux versés précédemment. Et cela génère une économie ménagère prise en charge par les femmes qui gèrent le budget composé des prestations sociales et du salaire du mari."

L’article montre que les femmes sont le pivot de la vie dans les grands ensembles et souligne la diversité des situations qu’elles connaissent, tant sur le plan familial que social ou professionnel. En charge de la vie du foyer, elles s’occupent des tâches ménagères, de l’éducation des enfants, du budget, des relations avec les autres locataires et de l’apprentissage de la vie dans un logement moderne. Elles peuvent être aussi les médiatrices entre la communauté des locataires et les institutions (bailleurs, CAF…). Elles apparaissent également comme des pionnières dans la création d’associations de quartier. C’est le cas de Marie, qui fait du porte-à-porte l’après-midi pour inviter les femmes aux réunions organisées à la maison de quartier et surtout pour les convaincre d’y assister. Une mission difficile quand la plupart se disent trop absorbées par leurs tâches ménagères… Marie se heurte aussi aux interdits imposés par les hommes et à la réclusion domestique que vivent certaines femmes.

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La période retenue par l’auteure est les années 1960 ; une période qui voit le logement insalubre reculer et les grands ensembles équipés du confort moderne se multiplier.  © USH

Quand l’histoire rejoint le présent

Laëtitia Overney conduit le lecteur à s’interroger sur le rôle des femmes en général mais aussi, dans le contexte actuel, sur celui des femmes issues de l’immigration. Yannick Borde, président de Procivis UESAP et président du jury, a souligné l’isolement et le confinement dans les tâches domestiques dans lesquels beaucoup de femmes vivent encore dans les quartiers de logements sociaux. À l’inverse, "la mobilisation de groupes de femmes contre les réseaux de trafiquants est un exemple à méditer", indique-t-il.

Marie-Christine Jaillet, directrice de recherche au CNRS et membre du jury, voit dans les documentaires analysés "une injonction à se comporter en bonne mère de famille" et se demande si l’entrée dans un Hlm ne supposait pas de se "conformer à une norme". Une question qui reste aujourd’hui d’actualité pour les nouvelles populations du logement social. À ses yeux, l’article pose également la question du rapport au genre. "Dans la ville d’aujourd’hui, ce sujet est très présent", rappelle Laëtitia Overney. "À Paris, tous les projets d’urbanisme doivent respecter des principes d’égalité des genres. L’horaire d’une réunion de locataires et la procédure de prise de parole doivent permettre aux femmes d’être présentes et de pouvoir s’exprimer."

Invitation à poursuivre l’étude dans les Hlm d’aujourd’hui

Lors de la remise du prix au Congrès Hlm de Paris, Marie-Christine Jaillet a directement interpelé Laëtitia Overney : "Votre article est une invitation à poursuivre le travail sur la situation d’aujourd’hui dans un contexte très différent, notamment du fait que les quartiers Hlm comptent de nombreuses femmes seules avec des enfants. On aimerait voir ce que montrent et révèlent les documentaires actuels sur le rôle des femmes dans leur cité." Une invitation que l’auteure de l’article prend en considération : "Il serait en effet intéressant de voir comment ces femmes s’en sortent aujourd’hui. Quels sont les services qui leur facilitent le quotidien, les politiques sociales mises en place pour les aider, les solidarités de quartier, par exemple pour la garde d’enfants ? Ces dernières sont-elles plus fortes qu’en zone pavillonnaire ?". Mais ce qui intéresserait aussi beaucoup Laëtitia Overney, c’est de pouvoir croiser les données des documents télévisuels des années 1960 qu’elle a étudiés avec les archives qu’auraient pu conserver les bailleurs sur cette époque. Avis aux volontaires pour exhumer ces informations (si elles existent encore) et en transmettre une copie à l’auteure.

Aux yeux de Pierre Laurent, responsable du développement à la direction des prêts de la Banque des territoires et vice-président du jury, "cet article un peu à part parmi les autres productions en compétition, d’où le prix spécial, apporte un nouveau regard sur l’histoire du logement social avec des qualités d’écriture qui donnent vie aux protagonistes que l’auteure place au cœur de son étude." Une étude qui selon Yannick Borde "conduit à nous interroger sur la façon de penser aujourd’hui l’évolution du monde Hlm dans le cadre des opérations de rénovation urbaine et des nouvelles constructions." En d’autres termes, on peut voir le récit de Laëtitia Overney comme un appel implicite à tous les acteurs de l’habitat pour penser le rôle des femmes dans les évolutions du logement social.

(1) Pour l’article lauréat du prix, voir Actualités Habitat n° 1109 du 15 octobre 2019, p. 40.

Contact USH : dominique.belargent@union-habitat.org.

 

Une méthodologie originale

Laëtitia Overney a retenu un corpus de 26 documents de l’INA, diffusés entre 1959 et 1973, période phare de la construction des grands ensembles. Les femmes s’y expriment abondamment et l’auteure a pris soin de les visionner, d’abord en coupant le son afin d’être plus attentive à la gestuelle et aux expressions des visages. Elle s’est surtout appuyée sur deux documentaires de 52 minutes de la série Les femmes… aussi qui dressaient les portraits de Micheline à Nanterre et de Marie à Marseille.

Ces archives de l’INA sont encore peu exploitées par les historiens ou les sociologues. Parmi les sujets abordés, beaucoup concernent la vie en Hlm, l’ameublement des appartements, la manière d’y habiter et les charges de chauffage. Ces émissions s’avèrent, selon Laëtitia Overney, "d’une grande richesse emblématique de la qualité des productions de l’ORTF." Paul-Henry Chombart de Lauwe, un des précurseurs de la sociologie urbaine, a participé à plusieurs documentaires, notamment sur la manière dont les familles, issues de logements très vétustes et relogées dans les Hlm, s’habituaient à ce nouveau mode de vie.

L’article de Laëtitia Overney est disponible sur le centre de ressources du site de l’Union sociale pour l’habitat (dossier Prix USH/CDC de la recherche sur l'habitat social).

 

L'article primé est disponible sur le Centre de ressources de l’USH, à l’adresse suivante : 

https://www.union-habitat.org/centre-de-ressources/politique-du-logement-mouvement-hlm/dossier-prix-ush/cdc-de-la-recherche-sur-l