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Quand habiter en Hlm rime avec coopérer : quels sont les ressorts ? AH

Le quatrième séminaire de la recherche sur les pratiques collaboratives dans l’habitat social s’est tenu le 1er  juillet dernier. Il a permis de mieux définir ces pratiques, de comprendre ce qui en favorise l’émergence et le développement ainsi que leur portée tant pour les locataires que pour les organismes Hlm.

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La recherche sur les pratiques collaboratives dans l’habitat social a confirmé le foisonnement d’actions collectives et d’initiatives nées des habitants et des organismes. Ce foisonnement exprime une volonté de “faire ensemble” impliquant une recomposition des relations entre locataires et organismes Hlm. Ces derniers devront sans doute repenser certains de leurs processus organisationnels. Par ailleurs, la notion de “pratiques collaboratives” apparaît trop lisse et trop enchantée pour rendre compte précisément des enjeux souvent coopératifs, mais parfois aussi conflictuels qu’elles recouvrent.

Conditions d’émergence des pratiques collaboratives

Pour exposer les conditions d’émergence des pratiques collaboratives, deux études de cas ont été présentées lors du premier atelier par Sandrine Bonnin-Oliveira, maître de conférences à l’université Aix-Marseille, et Sylvaine Le Garrec, sociologue consultante. Ces études portaient sur le quartier d’Encagnane (5 000 habitants, 60% de logements sociaux), situé à environ un kilomètre du centre d’Aix-en-Provence et sur la ville de Bonneuil-sur-Marne (18 000 habitants, 76% de logements sociaux), en banlieue parisienne, dans le Val-de-Marne. Ces deux territoires bénéficient au moins partiellement de la politique de la ville. Leurs études ont permis d’identifier quatre déterminants favorables à la formation de pratiques collaboratives mais dont l’impact respectif est différent selon les situations locales.

Premier élément, le besoin de coopération semble répondre à l’évolution de la situation sociale de certains quartiers Hlm marquée par le vieillissement, la paupérisation, la précarisation ainsi que l’augmentation des familles monoparentales, des personnes seules et isolées. Ces évolutions peuvent suivre de près les tendances nationales ou s’en démarquer.

Deuxième élément le rôle des associations de locataires. À Encagnane, elles jouent un rôle de défense et de représentation des locataires sans se mobiliser sur la création de dispositifs collaboratifs. L’ouverture de jardins partagés, suivie d’autres initiatives telles que la plateforme numérique et physique Easy Pour Tous y sont le fait du bailleur Famille & Provence qui s’appuie sur des acteurs tiers. En contrepoint, Bonneuil donne l’exemple de jardins partagés créés à l’initiative de l’amicale des locataires très active au sein du conseil citoyen.

Troisième élément de contexte qui nourrit les pratiques collaboratives, la politique de la ville et le développement social et urbain (DSU). Contrat de ville, renouvellement urbain, conseil citoyen contribuent à redonner vie à la participation des habitants. Quant à l’abattement de taxe foncière sur le bâti (TFPB), elle permet de financer l’accompagnement des dispositifs collaboratifs. Ces derniers contribuent à la cohésion sociale et à l’amélioration des conditions de vie dans les quartiers qui sont des objectifs communs à l’État, aux collectivités et aux organismes. À Bonneuil-sur-Marne, le programme de renouvellement urbain a clairement permis à l’amicale des locataires de se donner une nouvelle dynamique et a facilité le cofinancement par la Ville, l’Anru, le Département et les organismes Hlm du dispositif des jardins partagés. Enfin, quatrième élément de contexte stimulant l’émergence des pratiques collaboratives, l’apparition d’un référentiel néolibéral, se traduisant par le désengagement de l’État et une réduction des dépenses publiques. Ce point a cependant été controversé. Des participants ont souligné que le tournant néolibéral affecte surtout la paupérisation et la précarisation des habitants, tandis que le modèle du logement social repose encore aujourd’hui dans notre pays sur des fondamentaux résistant en grande partie à cette évolution.

Difficultés et conditions de réussite

Le deuxième atelier du séminaire a porté sur la capacité des dispositifs collaboratifs à atteindre leurs objectifs et à produire des effets. Dans ce but, Sabrina Bresson, maître de conférences à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Val de Seine, et Camille Floderer, ingénieure de recherche à la même école, ont focalisé leur analyse sur trois thématiques : l’autonomie des habitants, la place des publics impliqués dans les dispositifs et la temporalité de ces derniers. L’autonomie des habitants dans les dispositifs financés par les bailleurs (jardins, salles et terrasses communes…) est variable. “Les clés des espaces partagés sont en général confiées à des acteurs tiers jouant le rôle d’animateurs”, indiquent les chercheuses. “L’idée de rendre les locataires plus responsables et donc plus autonomes est un objectif récurrent mais difficile à atteindre.” Les bailleurs peinent à bien le définir tandis que les locataires ne le comprennent pas toujours ou ne le partagent tout simplement pas. Sur la thématique des publics concernés par ces dispositifs collaboratifs, les chercheuses observent “une grande difficulté à mobiliser les habitants et une attente des organismes Hlm de surtout voir s’y inscrire ce que l’on pourrait définir comme le locataire idéal ou alors le plus fragile que l’on voudrait intégrer.” Or les locataires ne répondent pas forcément à ces projets. Certains manquent de temps parce qu’ils travaillent et ont d’autres engagements, les plus fragiles peuvent voir leur parole effacée par de plus percutants, des locataires craignent de passer pour “des balances”, d’autres encore cherchent à faire fructifier les conflits…

Enfin, alors que la temporalité des dispositifs mis en œuvre par les bailleurs est en partie dépendante de publics qui peinent à s’engager durablement, les financements s’inscrivent dans une durée trop courte (maximum quatre ans). Or, selon les chercheuses, le succès d’un dispositif collaboratif exige le temps long et un accompagnement durable.

De ces trois problématiques émerge le rôle des acteurs tiers, animateurs des dispositifs, mais qui peuvent se retrouver pris en tenaille entre les attentes parfois contradictoires des locataires et des bailleurs. La recherche met aussi en évidence les bénéfices que peuvent tirer de ces initiatives collaboratives les habitants qui y participent en termes de développement de leurs relations sociales, d’estime de soi, de confiance et d’incitation à prendre soin de sa personne. Quelques locataires ont signalé que leur implication dans ces dispositifs les avait aidés à retrouver du travail.

“Le développement des pratiques collaboratives constitue un élément important et positif de la transformation à bas bruit des relations entre organismes Hlm et locataires. Elles contribuent également à donner une nouvelle place aux associations de locataires que d’aucuns déclaraient moribondes. L’action des professionnels qui, au sein des organismes portent ces processus, en s’appuyant ou pas sur des acteurs tiers, est essentielle, elle doit être mieux reconnue et encouragée”, a souligné Dominique Belargent, responsable des partenariats institutionnels et de la recherche à l’USH. Ces thématiques et d’autres seront approfondies par l’équipe de recherche qui achèvera prochainement l’analyse du matériau extrêmement riche qu’elle a recueilli. Un colloque final, prévu en 2022, permettra d’en présenter les ultimes conclusions et de les croiser avec d’autres travaux.

Contact : Dominique Belargent, USH. Mél. : dominique.belargent@union-habitat.org

 

De nouvelles modalités d’engagement

Claire Carriou, maître de conférences à l’Université Paris-Nanterre, propose une cartographie des nouvelles initiatives habitantes qui peuvent parfois passer “sous le radar” des organismes et se former sans eux. Quatre groupes d’initiatives ont été identifiés. Le premier est marqué par une forte dimension pragmatique et des logiques affinitaires qui rassemblent des habitants pour engager “ici et maintenant” des actions de lien social. Le deuxième groupe réunit des initiatives plus réactionnelles autour d’enjeux de dysfonctionnements. Il se distingue du premier groupe par un sentiment d’urgence et une vocation plus revendicative et conflictuelle. Dans ces deux premiers cas, les collectifs naissent à l’initiative des habitants, sont peu structurés et sont destinés à disparaître une fois l’objectif atteint. Le troisième groupe se fonde sur des initiatives de politisation avec des collectifs qui s’intéressent aux dysfonctionnements des immeubles et cherchent à favoriser les liens sociaux. Ils sont portés par des militants professionnels qui s’appuient sur des habitants et s’inscrivent dans une logique de contre-pouvoir avec la volonté de se constituer en interlocuteurs des organismes. Le quatrième groupe, mineur par rapport aux trois autres, est constitué de collectifs qui se forment dans le cadre de rénovations urbaines. Il s’agit d’initiatives entrepreneuriales créées par des professionnels (architectes, professeurs…) en lien avec des habitants. Ces deux derniers groupes sont bien plus structurés que les précédents et animés par une culture politique qui les rend aptes à construire le conflit et le rapport de force mais aussi à pratiquer la négociation. Selon Claire Carriou, l’ensemble de ces initiatives “annoncent de nouvelles modalités d’engagement souvent portées par des femmes.”

 

 En savoir plus : Dossier Prix USH/CDC de la recherche sur l'habitat social