L'Union sociale pour l'habitat
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Que sera l'habitat après le Covid-19 ? AH

La crise sanitaire actuelle a accéléré, voire révélé, un certain nombre de besoins au sein du logement qui incitent les organismes Hlm à repenser l’habitat de demain. Forte de 130 participants, la web-conférence sur "l’habitat après le Covid-19 : des imaginaires aux tendances", organisée le 21 avril par l’USH, a tenté d’en dessiner les contours.

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"Le Covid-19 ne va-t-il pas nous amener à repenser l’habitat, les pièces et les normes traditionnelles ?", s’interroge François Bellanger, consultant en innovation et en prospective chez Transit City. Fort des hypothèses d’évolution du logement qu’il a dressées il y a une vingtaine d’années dans le cadre d’une recherche pour le PUCA, il fait le constat que certaines d’entre elles sont devenues une réalité, dans le contexte d’évolution de la société et de la crise sanitaire actuelle. C’est le cas de "l’habitat entreprise" avec le recours au télétravail, de "l’habitat modulaire" qui évolue au rythme de la famille, mais aussi en fonction des besoins d’isolement au sein du logement et de "l’habitat sport", avec des cours en ligne suivis à la maison ou le garage aménagé en salle de sport. Les deux évolutions les plus frappantes étant "l’habitat écran", car le numérique est désormais partout et provoque une réflexion sur l’organisation du logement et la répartition des pièces, et "l’habitat propre" dans lequel les eaux usées sont recyclées, la consommation d’énergie maîtrisée et l’électroménager économe.

Comme en témoignent Alban Charrier et Nicolas Cailleau, respectivement responsables du département Politiques techniques et du département Énergie et environnement à la Direction de la maîtrise d’ouvrage et des politiques patrimoniales à l’USH, cette notion d’"habitat propre" intègre la qualité de l’air intérieur et la maîtrise des consommations d’eau, deux exigences sanitaires prises en compte dans la réglementation des bâtiments, notamment l’article 181 de la loi ÉLAN qui crée une exigence de qualité de l’air intérieur dans les bâtiments neufs, et le Livre 1er du CCH en cours de réécriture. Sur ces deux problématiques sanitaires, l’USH souhaite lancer un chantier collaboratif en deux phases, la première, interne au Mouvement Hlm, pour recenser les bonnes pratiques et retours d’expérience des organismes et identifier les attentes afin de forger une position ; la seconde avec des partenaires externes pour confronter sa position et donner de la visibilité à l’action des organismes.

Pour Nicolas Cailleau, la question qui se pose aux organismes est de pouvoir maîtriser les coûts. Mettant en perspective la crise sanitaire actuelle et la canicule de 2003, il insiste sur la nécessité d’avoir un habitat résilient face aux crises, mais qui reste en adéquation avec un fonctionnement normal du bâtiment.

"Le bâtiment connecté est-il résilient ? interroge Christian Rozier. Le président d’Urban Practices est convaincu que le Covid-19 sera un accélérateur du logement connecté. Il en prend pour exemples la possibilité de superviser et de maintenir les bâtiments à distance, de maîtriser les charges énergétiques en mesurant les indicateurs et en analysant les factures et les données relevées, de mieux communiquer avec les résidents des EHPAD, d’être alerté d’un comportement anormal chez un senior, ou encore de réaliser le suivi médical des occupants d’un logement. Pour lui, les bâtiments doivent intégrer un "4e fluide", un Building Operating System (BOS) capable, à travers une architecture numérique IP ouverte et mutualisée, d’alimenter les différents usages au sein du logement. Il préconise de mettre en place une réflexion pour rendre communicants l’ensemble des bâtiments existants.

La crise, catalyseur d’inégalités sociales

Mais avant d’en arriver là, il faut sans doute agir sur les inégalités que la crise met en lumière. Pour Philippe Archias, directeur Innovation et Recherche au sein du groupe Chronos, "le Covid agit comme un amplificateur d’inégalités dans les quartiers, car rester confiné y est plus dur qu’ailleurs en raison d’une sur-occupation et de l’exiguïté du logement(1). Les habitants y sont à la fois plus vulnérables et plus exposés, avec des taux de surmortalité anticipée". Ils sont en première ligne, un grand nombre de travailleurs clés y habitant (caissières, livreurs, infirmiers...). "Ce sont eux qui assurent la résilience de nos villes, car ils permettent de mieux absorber les chocs et difficultés générés par le Covid-19", souligne-t-il.

Bien qu’ils soient des lieux d’innovation sociale avec de nombreuses initiatives portées par les bailleurs, les collectivités, le tissu associatif et les habitants eux-mêmes, les quartiers ne bénéficient pas des mêmes amortisseurs sociaux qu’ailleurs, estime Philippe Archias, d’autant que les ressources permettant de rompre l’exclusion et l’isolement sont de plus en plus souvent dématérialisées. "Le Covid-19 est un catalyseur de la transformation numérique, qui s’opère à marche forcée avec le confinement", estime-t-il, comme en témoignent les attestations, l’éducation et le recours aux achats en ligne et le télétravail. Cette transformation numérique laisse les habitants de côté, comme le note l’étude conduite par Chronos fin 2019 sur les pratiques numériques dans les quartiers(2), qui révèle des inégalités sociales creusées par le numérique. Les freins sont nombreux : la maîtrise du français et de l’écrit, la navigation parfois complexe, une profusion de solutions dans lesquelles il peut être difficile de se repérer, l’absence de réseaux associatifs d’aide et le besoin de relations humaines et de proximité qui subsiste. Pour rendre le numérique davantage contributeur à la résilience des quartiers, Philippe Archias invite les bailleurs sociaux à développer la coopération avec les acteurs de la médiation numérique pour les rendre visibles par les habitants. Pour lui, la complémentarité entre présence physique et dématérialisation doit être pensée, en particulier les lieux qui permettent un accompagnement social et numérique, qu’il imagine "ouverts, peu voire non institutionnalisés, outillés et animés, des lieux polyvalents où on peut avoir une approche ludique, de prise d’informations".

Un avis partagé par Arnaud Ménard, associé chez Impulse Partners, qui souligne l’importance d’"aller vers" et de rendre ces outils accessibles. "Le travail de formation des personnels de proximité engagé par les bailleurs sociaux commence à porter ses fruits, estime-t-il. Il faut sans doute le poursuivre et l’élargir aux locataires avec le soutien nécessaire, car ces outils ne fonctionneront que s’ils ne sont pas exclusifs". Pour lui, les start-up sont "capables de faire évoluer leurs solutions, leur positionnement et leur activité" pour mieux répondre aux besoins actuels. Il relève que "les bailleurs sociaux ont réagi très vite, en s’adaptant et en innovant, en mettant en place des dispositifs de soutien aux personnels de terrain, de solidarité auprès des plus démunis, des outils de vigilance en matière de violence conjugale…".

La crise sanitaire a accentué certaines grandes mutations qui avaient débuté au préalable : la capacité d’adaptation, ou d’adaptabilité, apparaît comme fondamentale et propice à l’innovation. "La question de la frontière s’est transformée, explique-t-il, pour imposer une réflexion sur la réorganisation et les possibilités d’évolution du logement". Certaines start-up proposent déjà des solutions de cloisons amovibles, de transformation d’une partie d’une pièce en balcon, de location de meubles pour des usages provisoires ou encore de co-location choisie, de jardins ou de cours intérieures partagés.

Au-delà du logement et de la résidence, la frontière avec le quartier est, elle aussi, remise en question, pour interagir avec ses voisins et son environnement, avec des solutions pour éviter l’exclusion et la solitude et pour être connecté avec le monde extérieur (comme le proposent les start-up Marésidence, Smiile ou Alacaza…). Il relève enfin une "mutation des rôles" avec, d’une part, un élargissement de celui des bailleurs sociaux, qui deviennent "un interlocuteur, un relais, un convoyeur de services", et d’autre part, une évolution des locataires, "à qui on demande de devenir acteurs responsables et participatifs de leurs conditions de vie, ou de participer à la gestion de leur immeuble, en faisant remonter des incidents (avec par exemple ChouetteCopro) ou des interrogations (via la chatbox Monlogement.ai)."

Mieux relier les habitants des quartiers à leur alimentation

Comment la crise actuelle interroge-t-elle notre rapport à l’agriculture et à l’alimentation ? "Elle renforce l’intérêt croissant des Français pour l’origine de leurs aliments, avec un large souhait des urbains de développer l’accès plus direct à l’alimentation, en particulier en produisant eux-mêmes", constate Christine Aubry, professeur consultant au sein d’AgroParisTech. Selon elle, trois tendances se dégagent : une forte demande d’approvisionnement de proximité, qu’elle espère voir déboucher sur un dialogue entre la grande distribution et les acteurs locaux ; un renforcement des circuits courts, avec des fermes maraîchères périurbaines qui multiplient les livraisons directes à leurs clients ; et une attraction croissante de la population urbaine pour le jardinage collectif, dans le but de se reconnecter à son alimentation. Des études récentes montrent cependant que ces jardins ne suffisent pas à améliorer l’alimentation dans les quartiers populaires, quartiers qui par ailleurs ne bénéficient pas ou peu des livraisons des fermes périurbaines, accroissant les inégalités alimentaires. Christine Aubry relève l’appétence des habitants des quartiers pour la transformation de leurs produits, et propose d’y développer les formes d’agriculture urbaine et d’installer des cuisines collectives, en particulier au sein du parc social, pour permettre aux habitants de cuisiner et d’emporter leurs propres plats ou conserves. 

(1) Lire aussi l’article Focus, en page 8.
(2) "Capital numérique, pouvoir d’agir des habitants des quartiers populaires", étude-recherche menée par Ouishare et Chronos, en partenariat avec la Caisse des dépôts, l’Anru, CDC Habitat, l’Ademe, Pôle Emploi, Orange, la MAIF, Est Ensemble Grand Paris et l’Agence du numérique, décembre 2019. Étude disponible sur www.le-lab.org.

La crise sanitaire a accentué certaines grandes mutations qui avaient débuté au préalable