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Recherche sur le voisinage : un regard lucide sur les quartiers d'habitat social AH

Le séminaire final de la recherche sur les relations de voisinage s’est tenu le 15 janvier 2020, accueilli par l’Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts. Les résultats montrent notamment l’influence du niveau d’étude et du statut social sur la propension à nouer des relations de voisinage. Suivront en juin la publication du rapport final et en juillet le colloque de clôture.

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"Les organismes Hlm et SEM se sont fortement investis dans la recherche sur le voisinage. Ils déploient de multiples actions de soutien et de régulation des rapports de voisinage. C’est pourquoi, avec l’équipe de recherche, nous avons proposé de tenir ce dernier séminaire sur les quartiers d’habitat social", a indiqué d’emblée Dominique Belargent, responsable des partenariats institutionnels et de la recherche de l’USH en ouverture du séminaire, réunissant les bailleurs parties prenantes et les partenaires de la recherche (USH, ANCT, PUCA, IR CDC, Métropole de Lyon, Ville de Paris, Fédérations des ESH, OPH et Coop’Hlm). "Les résultats complets seront présentés lors d’un colloque en juillet 2020", a précisé Jean-Yves Authier, professeur de sociologie à l’université Lyon 2, chercheur au Centre Max Weber et coordinateur scientifique de la recherche (voir encadré). En attendant, les chercheurs ont exposé une partie des résultats sur les quartiers étudiés où le logement social est le plus présent : les grands ensembles, les quartiers populaires de ville-centre et les nouveaux quartiers de mixité sociale où la diversité des statuts d’occupation est programmée. Chaque exposé était précédé d’une présentation des caractéristiques socio-démographiques des quartiers, car, ainsi que l’a souligné Joanie Cayouette-Remblière, sociologue, chargée de recherche de l’Institut national des études démographiques (INED) : "Savoir qui vit dans les quartiers, pourquoi et comment il est arrivé là, est indispensable à la compréhension des relations de voisinage."

Davantage de relations parmi les propriétaires

Au total, les 14 quartiers de l’enquête comptent 28% de locataires Hlm, 30% de locataires du privé et 42% de propriétaires. D’un quartier à l’autre ces proportions varient de manière considérable. Idem pour la présence de personnes issues de l’immigration qui est en moyenne de 60% dans le parc Hlm (immigrés et enfants d’immigrés nés en France), 24% parmi les locataires du privé et 16% parmi les propriétaires.

Première surprise, les résultats globaux présentés par Hélène Steinmetz, maître de conférences en sociologie à l’université Le Havre Normandie, indiquent que les propriétaires développent plus de relations de voisinage dans l’espace très proche que les locataires Hlm qui eux-mêmes ont plus de relations de voisinage que les locataires du privé. À l’échelle du quartier, les locataires Hlm ont moins de relations de voisinage que les propriétaires et les locataires du privé. Ces relations consistent par exemple à avoir fait entrer chez soi un voisin du quartier ou à être entré chez lui au cours de l’année écoulée. C’est le cas pour 60% des propriétaires et seulement 45% des locataires Hlm. Sur l’échange de services dans le voisinage, l’écart est de 10 points et dans les deux cas les résultats des locataires du privé sont proches de ceux des propriétaires. Cependant, dans les quartiers où les locataires Hlm sont très nombreux (plus de 70%), ils n’ont pas moins de relations de voisinage que les propriétaires et les locataires du privé. Au niveau général, un même statut d’occupation rapproche les habitants. Autre surprise, la recherche montre que les quartiers les plus populaires ont des relations de voisinage moins denses. A contrario, plus le niveau de diplôme et le statut socioprofessionnel des habitants sont élevés, et plus les relations de voisinage sont fortes. Ainsi, on voisine davantage dans les quartiers gentrifiés et leurs habitants abordent de nombreux sujets de conversation sur les loisirs, la politique (…). En revanche, dans les quartiers de grands ensembles, les relations concernent principalement les enfants, le lieu d’habitation, le pays d’origine, et un peu plus qu’ailleurs, la religion. Les échanges sur le travail, les loisirs ou la politique sont peu fréquents.

Les relations de voisinage sont plus nombreuses chez les femmes et les couples avec enfants et moins chez les personnes seules et les plus âgées. L’ancienneté dans le quartier est un facteur favorable aux relations de voisinage. Parmi les locataires Hlm, on voisine plus ou moins selon les contextes résidentiels : par exemple dans le périurbain, 79% des locataires Hlm affirment être entrés ou avoir fait entrer un voisin dans leur logement au cours de l’année écoulée contre 68% dans les quartiers populaires de ville-centre et 57% dans les grands ensembles en rénovation urbaine.

Programmer la mixité sociale ne suscite pas des relations de voisinage plus intenses

Le quartier du Port à Choisy-le-Roi (94) et la ZAC Bon Lait à Lyon sont des quartiers de mixité sociale programmée. Le premier compte 52% de locataires Hlm, 26% de propriétaires et 22% de locataires du privé, et le second, 41% de locataires du privé, 32% de propriétaires et 27% de locataires Hlm. Leur population est jeune et très active (85% en emploi, apprentissage ou études) avec une faible ancienneté dans le logement (cinq ans en moyenne versus [vs] onze ans sur les 14 quartiers étudiés). Le niveau de diplômes y est plutôt élevé. Leur population est composée à 62% d’immigrés ou d'enfants d’immigrés. Ce sont, de loin, les quartiers les plus mixtes sur tous les plans. C’est dans ce type de quartiers que les habitants reconnaissent le plus souvent que leur arrivée a correspondu à une amélioration de leur position résidentielle. Toutefois, les relations de voisinage sont de faible intensité et sont essentiellement structurées par le statut d’occupation et les préoccupations liées aux enfants. "Ces quartiers mixtes correspondent à une étape dans le parcours résidentiel, jamais à un aboutissement", explique Joanie Cayouette-Remblière.

L’engagement citoyen favorise les relations de voisinage… et réciproquement

Riquet dans le 19e arrondissement parisien et Grange Rouge à Lyon dans le 8e sont des quartiers populaires de ville-centre assez dissemblables. Le premier fait figure d’exception parmi les quartiers à forte proportion de logements sociaux (71% vs 57% à Grange Rouge). Les cadres y sont surreprésentés (31%) et les relations de voisinage très développées. L’ancienneté dans le logement et l’ancrage dans le quartier sont nettement supérieurs à Riquet où 44% des habitants sont installés depuis plus de vingt ans et où 72% des locataires Hlm vivaient déjà dans Paris.

Les chercheurs ont évalué la participation citoyenne des habitants des deux quartiers. À Riquet, 31% ont des activités associatives bénévoles ou militantes contre 21% à Grange Rouge. Des données à comparer aux quartiers bourgeois gentrifiés (36%) et aux grands ensembles (16%). Cependant, ajoute Laurence Faure, sociologue à l’université de Lyon 2 : "Si l’on prend en compte la participation à des réunions de concertation, Riquet arrive en tête de tous les quartiers avec plus de 50% d’habitants impliqués dans la participation citoyenne." Ce trait distinctif pourrait expliquer l’intensité des relations de voisinage.

Le sentiment religieux et la pratique religieuse renforcent les liens de voisinage

Les chercheurs se sont intéressés aux liens entre pratiques et affiliations religieuses et relations de voisinage. Cette problématique a été notamment étudiée dans les quartiers de grands ensembles en rénovation urbaine aux Navigateurs (Choisy-le-Roi) et à Armstrong (Vénissieux). Ces deux quartiers comptent un peu plus de 80% de logements sociaux et très peu de cadres par rapport à la moyenne de l’enquête (respectivement 6% et 3% vs 30%), ainsi qu’une faible part de diplômés de l’enseignement supérieur (24% vs 55% en moyenne). Enfin, ces deux quartiers sont peuplés en majorité d’immigrés et d’enfants d’immigrés nés en France : 64% aux Navigateurs et 62% à Armstrong. "Ces différentes caractéristiques sont cohérentes avec le fait que les relations de voisinage sont moins fréquentes que dans les autres quartiers de l’enquête", souligne Loïc Bonneval, sociologue à l’université Lyon 2.

La religion occupe une place importante dans ces quartiers, mais pas plus que dans les quartiers bourgeois d’Auteuil à Paris ou Ainay à Lyon, tout à fait à l’opposé en termes de composition socio-culturelle. La fréquentation des lieux de culte dans et en dehors du quartier aux Navigateurs et à Armstrong est en moyenne de 35% tandis qu’elle atteint 33% à Ainay. Ces pourcentages sont très supérieurs à la moyenne de l’enquête (24% de pratiquants réguliers) et surtout à ceux de l’enquête Valeurs France entière (12%). "La recherche sur les relations de voisinage porte sur des secteurs urbains et la pratique religieuse est aujourd’hui devenue un fait social urbain", explique Laurence Faure. Cette pratique religieuse se traduit-elle par des relations de voisinage spécifiques ? Les personnes qui fréquentent un lieu de culte au moins une fois par mois ou ont des relations importantes liées à la religion sont 53% aux Navigateurs, 36% à Armstrong et 28% parmi l’ensemble des enquêtés. Elles qualifient plus souvent leurs relations d’amicales que les autres (60% vs 48%), surtout dans les quartiers de grands ensembles. Elles s’invitent et s’appellent plus souvent, se rendent plus de services, s’envoient davantage de SMS et sont plus en contact sur les réseaux sociaux. Selon Joanie Cayouette-Remblière : "Les relations affinitaires basées sur la religion compensent la faible intégration sociale qui caractérise la population des grands ensembles."

Les exposés des chercheurs ont donné lieu à de très nombreux échanges avec les participants au séminaire qui seront repris dans des actes bientôt disponibles sur le centre de ressources de l’USH. Précisons simplement qu’ils ont conforté les organismes Hlm présents dans la nécessité de soutenir les dynamiques de voisinage, tout en les interrogeant parfois sur les modalités des actions déjà conduites.

En conclusion, Jean-Yves Authier a indiqué que "le matériau récolté au cours de cette recherche est d’une telle richesse qu’il demandera du temps pour être entièrement exploité et exposé". Ce séminaire aura donc permis de lever le voile sur certains constats. Le colloque de juillet permettra d’être plus complet et d’interroger la place que les relations de voisinage prennent dans l’intégration urbaine et sociale des habitants.

Contact : dominique.belargent@union-habitat.org 

Pour aller plus loin : Vidéo Les relations de voisinage, mieux les connaître pour mieux les soutenir

Le colloque des 2 et 3 juillet 2020

"Être voisin(s) : espaces résidentiels et liens sociaux, aujourd’hui", est le titre du colloque organisé dans les locaux de l’Agence nationale de la cohésion territoriale. Il est ouvert aux citoyens, universitaires, élus nationaux et locaux, organismes Hlm, SEM, représentants des associations d’habitants et de la société civile, entrepreneurs sociaux… Au cours de ces deux jours, les résultats de la recherche seront présentés par les membres de l’équipe de recherche constituée autour du Centre Max Weber de l’Université Lyon 2 et de l’INED. Ils seront croisés avec les travaux de chercheurs français et étrangers (Canada, Suisse, Belgique…) invités. Ils seront enfin largement débattus avec les responsables politiques et les acteurs de l’habitat. Le programme et les modalités d’inscription seront disponibles le 1er avril 2020.