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Santé mentale : interview de Michèle Attar AH

Michèle Attar, directrice générale de Toit et Joie, organisme à l’origine de la mise en place d’équipes mobiles en matière de santé mentale dans le logement social, livre son analyse.

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Qu’est ce qui a amené Toit et Joie à proposer la mise en place de telles équipes ?

Nous avons été sollicités par l’association Aurore, avec laquelle nous travaillons depuis longtemps, pour participer à une expérimentation initiée par le ministère de la Santé nommée "Un chez soi d’abord", inspirée du programme canadien "Housing first", et avons été le premier bailleur social à y participer. L’objectif était d’insérer, dans du logement familial classique, des personnes vivant à la rue, atteintes de schizophrénie et tirées au sort. Nous avons donc mis à disposition de l’association huit appartements dans Paris, dans des immeubles dotés de gardiens logés, et avons formé le personnel à la santé mentale.

Les personnes concernées sont suivies par une équipe mobile pluridisciplinaire (médecin psychiatre, infirmier, éducateur, conseiller en économie sociale et familiale) qu’elles voient pratiquement tous les jours, choisissant, selon les circonstances, l’intervenant de leur choix. Plusieurs années après sa mise en place, l’opération est concluante puisque deux baux ont glissé et que six personnes sont toujours dans leur logement. Mais nous avons dans le patrimoine des personnes qui souffrent de troubles analogues, d’où l’idée de monter une autre équipe mobile, constituée de psychologues salariés, toujours encadrés par Aurore, intervenant à la demande des gardiens ou des personnels de Toit et Joie qui ont repéré des ménages susceptibles d’être atteints de troubles psychiques.

Quels sont les apports principaux de ces équipes mobiles ?

Ces équipes, qui interviennent en complément des équipes de Toit et Joie, nous apportent des compétences que nous n’avons pas en interne, en particulier une approche clinique des comportements des personnes, nous permettant de distinguer ce qui relève de la souffrance psychologique ou de la maladie psychiatrique. Ces psychologues, qui n’ont pas vocation à entreprendre des psychothérapies longues, essaient de tisser un lien suffisant pour qu’une demande d’aide ou de soin puisse s’établir et d’amener le patient vers les soins de droit commun. Cela permet de régler de nombreux problèmes de violence, d’incivilités, d’impayés (l’impayé est souvent un symptôme), de mal-être et d’éviter des passages à l’acte suicidaire. Ce dispositif pose toutefois la question de notre substitution aux pouvoirs publics qui délaissent des pans entiers de l’action publique, notamment la santé des plus démunis et, a fortiori, celui de la santé mentale et placent le bailleur en position délicate "de logeur et d’accompagnateur".

Comment, dans un contexte de restrictions budgétaires, faites-vous pour pérenniser ce dispositif ?

Malgré la recomposition budgétaire actuelle, il nous est impossible de dire à nos équipes que le recours à ce dispositif, qui a fait ses preuves, est retiré. Le problème réside dans la logique d’appels à projets "innovants" qui ne s’inscrivent pas dans la durée. C’est contreproductif.

Nous devons envisager l’innovation sociale, notamment pour des personnes ayant des trajectoires chaotiques, comme pérenne, pour redonner de la continuité à l’action publique et de la réassurance aux personnes les plus fragiles. C’est pourquoi, nous avons décidé d’autofinancer l’équipe mobile, qui rapporte à nous mais à la société dans son ensemble plus qu’elle ne coûte, au regard du coût des séjours psychiatriques et de la prison évités, des impayés, de la souffrance des voisins... Il faudra nécessairement envisager un financement plus pérenne que l’AVDL (accompagnement vers et dans le logement) qui n’est efficace qu’à l’entrée dans le logement, et surtout cesser de penser en termes comptables et réfléchir en coût global. Il en va de la crédibilité de notre système.


Ce dispositif pose toutefois la question de notre substitution aux pouvoirs publics