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Thème de la publication
Economie circulaire
Numéro

Actualités Habitat n°1211

Paru dans

MAI 2024

Actualités Habitat n°1211

Date de publication :

31 mai 2024

Auteur(s) :

MAGALI TRAN

Économie circulaire : des idées de moins en moins reçues (et de plus en plus partagées)

Maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre, entreprises et territoires engagés dans l’économie circulaire : la journée professionnelle organisée par la DMOP de l’USH, le 16 mai à Paris, a fait intervenir l’ensemble des acteurs de l’écosystème. Dans un contexte plutôt favorable, l’enjeu est désormais d’enclencher la vitesse supérieure pour passer d’opérations exemplaires à la normalisation.

La direction de la Maîtrise d’ouvrage et des politiques patrimoniales (DMOP) de l’USH mène la vie dure aux idées reçues sur le réemploi de matériaux dans le bâtiment. L’année dernière, elle exposait des phrases toutes faites et argumentait pour les déconstruire (lire AH 1189). Elle poursuit son travail et montre, un an plus tard, lors d’une nouvelle journée professionnelle dédiée à l’économie circulaire, le 16 mai, à Paris, que les sujets ont évolué.

 

“Ça coûte cher”

“Le réemploi coûte en moyenne le même prix que le neuf”, démontre une étude(1) présentée par Véronique Velez, co-organisatrice de l’événement, avec une “première motivation du passage à l’action qui est l’impact environnemental”. Et l’écart se creuse au profit du réemploi sur les matériaux bas de gamme. “Donc on peut éventuellement monter en gamme avec des matériaux de réemploi”, souligne la responsable du département Innovation & prospective de l’USH. 60% du coût du réemploi étant lié à la main d’œuvre, notamment pour le reconditionnement (préparation et requalification du produit), les leviers de baisse de coût sont intimement liés à l’industrialisation des processus.

 

“Ce n’est pas beau”

C’est au maître d’ouvrage de choisir l’ “écriture architecturale” de son projet : il peut soit affirmer l’image réemploi, soit “lisser l’esthétique”, souligne Maïlys Mendousse, ingénieure génie civil et architecte au bureau d’études Remix. Si l’esthétique reste un critère très personnel, “il y a un vrai enjeu d’acceptabilité sociale”, témoigne Adrian Deboutière, chargé de mission économie circulaire et animation territoriale à la Métropole du Grand Paris (MGP) : “La qualité perçue des matériaux de réemploi n’est pas toujours exceptionnelle, alors que leurs caractéristiques sont similaires à celles du neuf”. Guillaume Aubrit, chargé de mission maîtrise d’ouvrage, développement durable, innovation à l’Aura Hlm, confirme : “Le réemploi dans les espaces extérieurs ou les parties communes, c’est ok. À l’intérieur des logements, c’est plus compliqué”. À charge pour le bailleur de trouver les arguments pour dépasser le sentiment de dévalorisation que peuvent exprimer certains locataires. Rien de mieux, selon Fred André, directeur des projets de réhabilitation de Domofrance, que la visite de démonstrateurs en racontant le projet. Dans le Nord, le réseau Canopée mise sur l’exemplarité des organismes Hlm, avec un challenge pour les motiver à “être le premier à installer des toilettes récupérées dans une de ses agences” par exemple, souligne François Aubert, venu de l’OPH de l’Aisne.

 

“Je n’y suis pas obligé”

La loi Agec (anti-gaspillage pour une économie circulaire) de 2020, qui introduit la réalisation du diagnostic PEMD (Produits, équipements, matériaux et déchets), impose des obligations d’acquisition de biens issus du réemploi pour une partie des acheteurs publics, rappelle Benoît Gunslay, conseiller juridique à la direction Juridique et fiscale de l’USH. Par ailleurs, la loi Climat et résilience de 2021 prévoit le verdissement de la commande publique à horizon 2026 (lire AH 1208), avec notamment l’obligation d’utiliser des matériaux biosourcés ou bas-carbone (dont les matériaux de réemploi) dans au moins 25% des rénovations lourdes et constructions relevant de la commande publique à compter de 2030. Toutefois, un décret est encore attendu pour préciser la liste des acteurs publics concernés. Quoi qu’il en soit, en 2026, “tout marché que vous passerez comprendra des obligations vertes dans la définition des besoins, dans les spécifications techniques, dans les conditions d’exécution et dans les critères d’attribution : c’est un vrai tournant dans la commande publique. On est dans un moment très favorable pour introduire ces considérations”.


Les règlements européens (taxonomie verte et directive sur le reporting de durabilité des entreprises/ CSRD) devraient également favoriser les projets d’économie circulaire. “L’exercice de reporting va amener les entreprises concernées (notamment les ESH) à structurer une stratégie et des indicateurs en matière d’économie circulaire, plus seulement sur une opération mais sur l’ensemble de leur activité”, souligne Paul Saraïs, responsable du département Architecture, qualité d’usage & biodiversité à la DMOP de l’USH, co-organisateur de la journée.

 

“C’est difficile à assurer”

“Le sujet assurantiel reste l’enjeu le plus prégnant”, pointe Stéphanie Coullon, ingénieure environnement à la FFB. Si “les majors et les ETI ont la capacité de négocier au cas par cas avec leur assureur”, ce n’est pas le cas des plus petites entreprises, dont les pratiques doivent être sécurisées. Qualibat travaille d’ailleurs à une qualification “déconstruction sélective des bâtiments”, qui devrait être mise sur le marché fin 2024. Adrian Deboutière observe lui aussi “des craintes ou des réticences au niveau des assureurs”. Aussi la MGP compte-t-elle développer un “signe de qualité” pour reconnaître les process, “une sorte de plan de qualité ++ pour garantir la performance des acteurs et des matériaux”. Fred André insiste pour “ne pas négliger ce sujet des assurances” : Domofrance a mené de nombreuses réunions pour valider des process de traçabilité des matériaux. “Échanger avec son assureur, l’impliquer en amont permet de cadrer les responsabilités et lever les craintes”, complète Maïlys Mendousse.


De son côté, le bureau de contrôle joue un rôle de facilitateur. “Il sécurise la chaîne des acteurs”, relève Thierry Lamadon, directeur technique de Bureau Véritas Construction. Car “pour faire du contrôle technique, il faut être assuré à la hauteur des enjeux financiers et des compétences”.

 

“C’est compliqué de se fournir en matériaux”

C’est l’aspect le plus visible de l’économie circulaire. De plus en plus de matériauthèques physiques ou de plateformes digitales se développent, à l’instar de Pirée, la Plateforme inter-acteurs du réemploi. Cet outil, développé par Upcyclea et ouvert désormais à l’ADI (Association des directeurs immobiliers) et à l’ULI France (Urban land institute), centralise les ressources. Après sept mois de fonctionnement, une cinquantaine de sites émetteurs de matériaux ont été recensés, représentant une surface de plancher de 570 000 m2. L’offre est donc bien là… mais pas encore la demande. Pauline Aubry, ressources manager d’Upcyclea, relève “peu de mise en œuvre dans les projets des bailleurs” des matériaux proposés. Pourtant, “en tant que maître d’ouvrage, les bailleurs sociaux ont le pouvoir de créer la demande… ce qui peut impulser la structuration d’acteurs”, relève Maïlys Mendousse.


Ce sont de véritables écosystèmes qui se mettent en place, notamment autour des collectivités. L’Eurométropole de Strasbourg s’est dotée d’une feuille de route et d’une charte. “Nous avons un “opérateur facilitateur de réemploi” signataire. On espère que cela va nous permettre de créer les premières boucles de réemploi”, indique Fanni Angyal, chargée de mission économie filière bâtiment habitat à l’Eurométropole. “On est en route vers la création d’un marché local, avec des acteurs très volontaires”.


Dans le Nord, le GIE La Meta (Lille Métropole Habitat et Vilogia), porté par la Métropole européenne de Lille, étudie la création d’une plateforme digitale de réemploi, en complément des lieux dédiés présents sur le territoire. Porté par l’ambition de La Meta, et fort de ses opérations en propre, Vilogia passe à l’étape supérieure pour développer une stratégie globale à l’échelle du groupe, indique Aure-Élise Mahieu, cheffe de projet économie circulaire. “L’objectif est de faire monter la prise de conscience à tous les échelons du groupe, aussi bien auprès de la direction du patrimoine que dans les équipes de maintenance ou de gestion locative”.


Avec son projet d’entreprise Vivant 2024-2028, en cours de finalisation, Domofrance a une longueur d’avance. La filiale d’Action Logement se fixe notamment d’atteindre “10% des projets de construction neuve en MOD ou en réhabilitation en économie circulaire et en écoconception”. Pour Fred André, “changer de modèle, pour passer du linéaire au circulaire, implique de changer de pratiques. On a créé un comité technique, permettant à toutes les parties prenantes de monter en compétences”. Si la stratégie n’est pas encore validée, l’objectif est de “passer à l’industrialisation et de maximiser le réemploi, notamment issu de nos propres projets”. Car l’enjeu est bien là aujourd’hui : dépasser les opérations extraordinaires pour tendre vers la normalisation et la massification.

 

(1) Équation économique du réemploi dans le bâtiment, étude Ifpeb avec Cycle Up, A4MT et Alliance économie, 2023.

 

Pour aller plus loin : Cahier Repères n°130, Le réemploi dans les marchés de construction et de rénovation, USH, avril 2024, 120 pages.

 

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PARU DANS ACTUALITÉS HABITAT N°1211 DU 31 mai 2024

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