Date de publication :
04 juillet 2025
Auteur(s) :
AGNÈS FERNANDEZ
Journées de l'Anru : du suspense et du grain à moudre
Presque 2 000 personnes ont participé aux Journées de l’Anru les 11 et 12 juin. Suspendus à l’annonce hypothétique d’un Anru 3, les intervenants ont affiché leurs convictions et proposé idées et projets pour poursuivre la rénovation urbaine… en appelant l’État à faire encore mieux.
« La créature a échappé à ses créateurs, elle est devenue vivante ! ». Ainsi s’exprimait François Lamy, ancien ministre délégué à la Ville (2012-2014), en préambule des Journées de l’Anru, les 11 et 12 juin. Car l’Agence d’aujourd’hui n’est plus celle de sa création, il y a 20 ans. « Le NPNRU a fait évoluer la réflexion sur l’urbain : on ne pense plus seulement démolition-reconstruction, mais culture, développement économique, transports et mobilité entre les quartiers et le reste du territoire, etc. Maintenant on fabrique des morceaux de ville ». Le fondateur et président d’ACLeFeu, Mohamed Mechmache, qui se présente comme « le porte-voix des habitants des quartiers », a enchaîné : « Le positif c’est qu’avec l’Anru, on considère enfin que les habitants, premiers concernés, sont incontournables dans ces démarches, qu’ils doivent être acteurs. Ce qu’ils demandent avant tout c’est du respect. La rénovation urbaine, ce n’est pas un cadeau, c’est juste le droit au bien-être ». Le bien-être dans des quartiers vivables. Tel est le leitmotiv qui a guidé les débats et résume les attentes.
Programmées au Cent Quatre, haut lieu de la culture populaire implanté dans le 19e arrondissement de Paris, ces « journées particulières » constituent un « moment charnière pour l’Anru », a noté Patrice Vergriete, ancien ministre éclair du Logement (juillet 2023-janvier 2024), aujourd’hui président de l’Agence, qui s’est dit excédé par les « bonimenteurs qui prétendent que des torrents d’argent se déversent sur ces QPV. C’est faux ! Pour un peu plus d’1 Md€ d’engagement, l’État récupère 10 Md€ en recettes fiscales et sociales. Et les habitants des quartiers perçoivent en moyenne 6 100 € de transferts sociaux contre 6 800 € en moyenne nationale, chiffres extraits d’un rapport de l’institut Montaigne ». Résolu à prouver que « l’Anru est une politique efficace », il a souligné la force du dispositif, né d’« un partenariat efficace entre Action Logement, l’USH et l’État, rassemblés avec une porte d’entrée unique qui donne une vraie force de frappe ».
L’ensemble des participants était suspendu à la très très attendue annonce de l’actuelle ministre du Logement, Valérie Létard, concernant la poursuite du programme de rénovation urbaine. Et si elle n’a rien dit sur l’ “Anru 3” - terme utilisé par tous sauf par son ministère -, elle a conclu ces deux journées en annonçant l’accord du gouvernement pour la création d’une “mission de préfiguration” (lire AH 1234) dont les contours restent à définir. Ouf !
Manque de Hlm à bas prix
Reste que ces deux journées, par la richesse des débats et l’ardeur des témoignages, pourraient constituer un canevas idéal pour la poursuite du programme. Avec un focus sur “l’humain” qui montre combien ont évolué les objectifs fixés au départ par les précurseurs de la démarche, qui consistaient essentiellement à démolir 200 000 logements afin de « casser les ghettos » et en reconstruire autant pour « créer de la mixité ». Si le premier objectif est globalement atteint ou le sera bientôt pour les quartiers où le programme Anru est achevé, le deuxième reste sujet à controverse. Car même si nombre de QPV ont changé de visage, la mixité sociale reste une gageure : certes 52 % de ces quartiers ont vu leur part de logement sociaux baisser, contre 20 % pour les QPV hors Anru ; certes des logements intermédiaires ou en accession sociale ont attiré de nouveaux ménages. Mais les foyers les plus modestes, qui vivaient dans les logements les moins chers, ont été repoussés hors des quartiers rénovés. Et aujourd’hui la France manque cruellement de Hlm à bas prix… Cédric Van Styvendael, maire de Villeurbanne et co-auteur du rapport Ensemble, refaire ville portant sur l’avenir de la politique de renouvellement urbain, a martelé : « Il faut arrêter d’assigner à résidence ceux qui ne peuvent pas payer un loyer supérieur à 5 €/m2. Alors que les habitants de ces quartiers populaires sont les plus confrontés aux risques climatiques et à la précarité énergétique. Il faut savoir que les villes qui ont des QPV ont deux fois plus de risques de vivre des émeutes urbaines, c’est l’effet cocotte-minute. Et si cela recommence, personne ne pourra dire qu’on ne savait pas ! ».
Egoïsmes municipaux versus loi SRU
« Que des communes présentent le même pourcentage de logements sociaux aujourd’hui qu’au début de la loi SRU démontre la stratégie persistante d’égoïsmes municipaux à l’œuvre à l’échelle territoriale, tonne Emmanuelle Cosse, présidente de l’USH. L’an passé, la volonté affichée de détricoter la loi SRU a heureusement été paralysée par la dissolution de l’Assemblée nationale. Mais alors que la demande de logements sociaux a augmenté de 50 % en dix ans, ces politiques publiques (prônant la mixité) ne s’appliquent que dans les QPV ! ».
Longtemps connu pour ses positions très sévères à l’égard de l’Anru, le sociologue Renaud Epstein, directeur adjoint de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, reconnaît que « beaucoup de critiques du départ ont été entendues, et qu’il y a eu des progrès ». Mais pour lui, l’enjeu de la mixité aujourd’hui « c’est l’école ! l’école ! l’école ! », a-t-il insisté, arguant que « la carte blanche offerte à l’école privée » déstabilisait le creuset de la République. « En 2014-2025, le NPNRU a été lancé à un moment où il n’y avait pas d’argent. C’est ce temps de retard qui a permis de réfléchir, de faire des études, et de ne plus démolir comme cela avait été fait lors du premier programme. Et là, à la veille de lancer le troisième, la situation est identique : c’est l’occasion de réfléchir à la réalisation de quartiers vivables dans 20 ans ».
Il n’y a pas le choix. « Il faut rendre les quartiers vivables, dans une perspective d’augmentation des températures, des inondations, du retrait-gonflement des argiles, mais aussi du traitement des quartiers sur dalle, du vieillissement de ces populations qui ont besoin que les services viennent à eux », liste Emmanuelle Cosse.
Vivables aussi du point de vue de la sécurité et du narcotrafic. Sachant que les quartiers où se concentrent pauvreté et communautés ethniques tirent les populations vers le bas. Cédric Van Styvendael déplore qu’« on essaie de faire porter à l’Anru l’échec des autres politiques publiques et d’un manque de courage politique. Mais ce n’est pas la faute de l’Anru si l’on ne construit pas de logements sociaux à l’intérieur des villes ! Ni que la politique de l’habitat ne fonctionne pas ». Ni que les policiers tout comme les enseignants mutés dans ces quartiers sont souvent jeunes et inexpérimentés, et que ces derniers ne sont pas remplacés en cas d’absence, toujours au détriment des élèves. Dans la perspective d’un Anru 3, il faut des logements, des écoles, des professeurs, des policiers, de l’emploi, des services de santé… Radical, Mohamed Mechmache plaide « pour qu’on réquisitionne des terrains pour répondre à la loi SRU » et pour une « stratégie d’interpellation » également plébiscitée par le maire de Villeurbanne…
La France qui sent le cassoulet
Ségrégation sociale, urbaine, mais aussi raciale… La rénovation urbaine est montrée du doigt pour ces raisons qui font peur, alors que « la rénovation urbaine doit se faire aussi dans le Gers, une région qui sent le cassoulet, dans la France des bourgs et pas seulement la France des tours », interpelle Renaud Epstein, appelant à cesser ce « cloisonnement mortifère entre les dispositifs tels que Action cœur de ville, Petites villes de demain et l’Anru… ». Car, et ce point fait consensus, l’Anru c’est certes de l’argent mais c’est aussi une capacité d’expertise extraordinaire qui peut s’appliquer sur tous les territoires.
Très présents autant dans l’auditoire qu’en tribune, les élus locaux ont montré à quel point ils avaient un rôle essentiel à jouer. Ainsi la population de L’Île-Saint-Denis (93) est passée de 7 000 à 8 500 habitants en dix ans et la part de logements sociaux de 60 % à 40 %. Au sud de l’île, dans le quartier Marcel Paul, très enclavé, un programme Anru a porté sur 650 logements. « On partait au départ sur un objectif de zéro démolition, raconte le maire, Mohamed Gnabaly, mais on était dans un processus de non-retour : trafic de drogue, pauvreté, relégation. Après plus de 30 réunions publiques dans le quartier, décision a été prise de détruire les trois tours. On ne pouvait plus laisser les gens vivre dans cette situation ». Dans le même temps, un “écoquartier fluvial” est né sur des friches industrielles au cœur de la ville, créant un « mécanisme de gentrification », poursuit le maire, qui réfute le terme de mixité : « Mon sujet premier, ma boussole, c’est la cohésion sociale ». Raison pour laquelle la municipalité n’a pas construit de nouvelle école « afin que les nouveaux habitants aillent dans les écoles historiques, dans l’objectif de créer une dynamique collective qui oblige les gens à se fréquenter ». Idem pour la boucherie à créer : quand les nouveaux voulaient du bio, les anciens voulaient du hallal. La boucherie de L’Île-Saint-Denis est désormais bio-hallal !
Impulser rapidement un nouveau programme
Dès 2024, l’USH tentait de quantifier les besoins de renouvellement urbain à l’issue du NPNRU dans les QPV du territoire national. 420 QPV ont émergé, soit 203 000 logements locatifs sociaux. Une deuxième enquête “flash”, menée auprès de 109 organismes Hlm, a identifié 282 sites en QPV avec des besoins en renouvellement urbain au-delà de 2026, soit 236 000 logements locatifs sociaux. Parmi eux, 112 sites ont déjà bénéficié d’un programme de renouvellement urbain ; 170 n’en ont jamais bénéficié et présentent des risques de décrochage.
Publiée à partir de ces enquêtes, la brochure Quels territoires pour le futur programme de renouvellement urbain ? présente douze sites qui illustrent les besoins impérieux d’amélioration du cadre de vie des habitants et militent pour qu’une phase de préfiguration soit enclenchée dès 2025. Enjeux patrimoniaux, changement d’image, amélioration de la performance énergétique (adaptation au changement climatique), diversification de l’offre, et sobriété foncière. En accompagnement de ce renouvellement urbain, les organismes rappellent que les politiques publiques (santé, développement économique, environnement et éducation) sont essentielles. La sécurité vient très largement en première préoccupation, influant directement sur l’attractivité et les perspectives de diversification de l’offre de logements et de l’occupation sociale.
Pour aller plus loin : Le document Quels territoires pour le futur programme de renouvellement urbain ?, réalisé par la direction des Politiques urbaines et sociales de l’USH, est disponible en ligne sur le centre de ressources de l’USH.
Mots clés
Thèmes
PARU DANS ACTUALITÉS HABITAT N°1235 DU 30 juin 2025
Actualités Habitat n°1235
Retrouvez cet article et beaucoup d’autres en vous abonnant au Magazine Actualités Habitat.