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Urbanisme : désir de solidarité et voisinage ne sont pas en crise AH

Co-organisé par l’USH et le club Habitat de la Fédération nationale des agences d’urbanisme (Fnau), l’atelier “Habiter ! Cohabiter ! Des relations de voisinage aux pratiques collaboratives” a confronté travaux de recherche et témoignages d’urbanistes et de bailleurs sociaux. Conclusion : le voisinage et le désir de solidarité ne sont pas en crise et leur expression varie selon les contextes socio-urbains.

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“Pourquoi le sujet du voisinage intéresse les agences d’urbanisme ?” a d’emblée interrogé Peggy Rousselot, cheffe de pôle habitat à l’agence d’urbanisme de l’agglomération marseillaise, en ouverture de l’atelier Habiter ! Cohabiter ! organisé dans le cadre des rencontres de la Fnau, en décembre 2021. Sans doute parce qu’“elles ont à cœur de mieux intégrer toutes les dimensions des usages de la ville dans leurs pratiques professionnelles” et qu’“après l’avènement de l’urbanisme tactique, de celui de projet, la prise en compte du “sensible” est un nouveau champ de développement professionnel.”

Parallèlement, l’intérêt des organismes Hlm pour les questions de cohabitation et de voisinage a conduit l’USH à s’impliquer dans deux programmes de recherches scientifiques, sur les relations de voisinage et sur les pratiques collaboratives dans l’habitat social. “Leurs résultats dépassent très largement la sphère Hlm et se complètent l’un l’autre sur bien des aspects”, commente le responsable des partenariats institutionnels et de la recherche à l’USH, Dominique Belargent. “Ces programmes peuvent aussi entrer en résonance avec des expériences et des études menées par les agences d’urbanisme pour aboutir à des conclusions complémentaires.” D’où l’avantage de mettre leurs enseignements en partage.

On voisine différemment selon les contextes socio-urbains

“Pour les agences qui interviennent sur des espaces urbains et ruraux, centraux et périphériques, valorisés comme populaires, l’appréhension des relations de voisinage selon la diversité des contextes est riche d’enseignements”, souligne Hélène Joinet, urbaniste à l’Institut Paris Region. Isabelle Mallon, professeure de sociologie à l’Université Lyon 2, et Joanie Cayouette-Remblière, sociologue à l'Ined, ont ainsi présenté des enseignements de la recherche sur les relations de voisinage(1), qui révèlent tout d’abord leur étonnante stabilité depuis la grande enquête Contacts de 1983 et contredisent les représentations d’une crise du voisinage. Ils révèlent également une évolution du périmètre des pratiques du voisinage qui s’élargit de l’immeuble au quartier. La recherche remet aussi en cause deux idées reçues. Celle selon laquelle le voisinage serait plus intense dans les quartiers populaires, l’enquête identifiant les habitants des quartiers bourgeois et gentrifiés comme les plus portés à voisiner. Cette tendance des catégories socio-professionnelles les mieux dotées à entretenir davantage de relations que les autres s’observe dans tous les quartiers. Une exception cependant : les petits indépendants et les employés de service à la personne développent une aptitude à voisiner plus marquée. En outre, contrairement à une autre idée reçue, les conflits sont (un peu) plus fréquents dans les quartiers bourgeois. Résultat à relativiser cependant par les stratégies d’évitement et les gênes signalées dans les quartiers populaires.

De nouvelles formes de collaboration, spontanées ou suscitées, viennent parfois remplacer les formes traditionnelles de mobilisation.

Le programme de recherche a aussi permis d’étudier le voisinage dans les quartiers de “mixité sociale programmée”, qui présentent des caractéristiques propres : peuplement récent, peu de personnes âgées, davantage d’enfants, équilibre des catégories socio-professionnelles et diversité d’origine des populations. Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, l’intensité des relations de voisinage y est assez faible. L’absence d’ancienneté des habitants dans leur logement et le manque d’aménités (bars, restaurants, commerces) pourrait l’expliquer. Ces effets de quartier et de structuration des lieux ressortent également d’une étude conduite dans deux résidences par l’agence d’urbanisme de l’aire métropolitaine lyonnaise en 2019. L’une des résidences, réalisée en VEFA, compte des logements sociaux strictement séparés des appartements privés. L’autre est un immeuble Hlm mixant des logements sociaux en location et en accession sociale, sans séparation. Richard Nordier, chargé d’études d’UrbaLyon, observe que dans la résidence où l’organisation spatiale favorise les échanges entre habitants, avec des parties communes importantes, les relations sont plus soutenues.

Des pratiques collaboratives à fois constructives et conflictuelles

En propos liminaire de la seconde séquence de l’atelier, Anne-Claire Davy, sociologue urbaniste à l’Institut Paris Région, a rappelé “qu’à partir de cette co-présence et parmi les effets possibles du voisinage, peut venir l’envie de faire des choses ensemble. De nouvelles formes de collaboration, spontanées ou suscitées, viennent alors parfois remplacer les formes traditionnelles de mobilisation. Certains acteurs institutionnels parient d’ailleurs sur ce renouvellement pour répondre à des enjeux de gestion et d’amélioration du cadre de vie ; posant la question des relations des institutions avec ces nouveaux mouvements collaboratifs”.

La recherche sur les pratiques collaboratives dans l’habitat social met ainsi en lumière le foisonnement d’actions collectives et d’initiatives forgées par des habitants et des organismes Hlm. Claire Carriou, professeure à l’École d’urbanisme de Paris, et Séverine Bonnin-Oliveira, maîtresse de conférences à l’Université Aix-Marseille, ont présenté des points clés de ce travail en voie d’achèvement. Le besoin de coopération répond à l’évolution de certains quartiers Hlm marqués par le vieillissement, la paupérisation et l’augmentation des familles monoparentales et de personnes isolées. Alors que certaines associations se cantonnent à la défense des locataires, d’autres jouent un rôle moteur dans l’impulsion de pratiques collaboratives. Enfin, les politiques de la ville et le développement social urbain (DSU) renforcent les coopérations et l’implication des habitants dans la vie collective.

Cette étude a permis d’établir une cartographie des initiatives habitantes qui se forment en dehors des organismes Hlm et passent parfois sous leurs radars. Deux types de “nouvelles” initiatives construites par les habitants sont identifiées, concernant l’entraide et la solidarité, ou “réactionnelles” vis-à-vis de dysfonctionnements dans l’immeuble. Leur caractéristique commune est qu’elles naissent et disparaissent une fois leur objectif atteint. Deux autres formes plus structurées, politiques ou entrepreneuriales, sont portées par des militants et des professionnels (architectes, professeurs) : ils agissent avec les habitants, avec une plus grande aptitude à traiter les conflits, et la négociation, pour se poser en médiateurs. De fait, les pratiques collaboratives recouvrent certes des enjeux de coopération mais aussi des enjeux conflictuels.

Permis de végétaliser les parties communes

Dans un autre registre, et pour favoriser les initiatives habitantes, Émilie Dos Santos, directrice du département Cohésion et innovation sociale d’Immobilière 3F, a insisté sur l’importance de “faire confiance et d’accélérer les temps de réponse aux demandes des locataires y compris lorsqu’elles émanent d’une seule personne”. L’organisme a lancé un fonds de participation qui permet de verser une subvention dans un délai de quinze jours après la réception de la demande. Il a également créé une plateforme spécifique pour assurer la délivrance d’un permis de végétaliser les parties communes en seulement cinq jours pour des plantations non comestibles en bacs, délai légèrement rallongé pour les plantations comestibles en pleine terre.

Béatrice Genty, urbaniste à l’agence de Tours, a présenté l’étude de la mission Résonance conduite pendant la crise sanitaire du Covid. Il en ressort un besoin d’agir tant individuellement que collectivement pour faire face à l’aggravation des précarités par un élan de solidarité citoyen. De même, la nécessité “de mieux se connaître entre acteurs sociaux et de mieux identifier les personnes à aider” est reconnue comme un préalable à la mise en œuvre d’actions efficaces.

Les pratiques collaboratives recouvrent des enjeux de coopération mais aussi des enjeux conflictuels.

La création d’espaces communs pour favoriser les occasions d’échanges entre habitants et leur offrir des opportunités de rencontres et d’actions communes ou individuelles est apparue comme un levier efficace pour favoriser leur cohabitation. Mais les intervenants de l’atelier s’accordent également sur le fait que la mise à disposition d’un espace commun ne doit pas s’accompagner d’injonction à voisiner ou à se lancer dans des initiatives, car l’injonction reste mal perçue par les habitants. Ils soulignent à ce titre l'importance d'un certain lâcher prise des institutions vis à vis des initiatives spontanées : voisiner/collaborer reste un choix individuel. Le rôle des acteurs institutionnels est celui de faciliter et de rendre possible, en renouvelant leurs pratiques professionnelles et en adoptant un nouveau regard sur les habitants.

(1) Les formes contemporaines du voisinage : espaces résidentiels et intégration sociale, rapport de recherche, avril 2021.

Pour en savoir plus : Dossier de la recherche "Les pratiques collaboratives dans l'habitat social" (2018-2021)